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Pour Éric Zemmour, «compter les noirs» dans le monde du cinéma, comme l’a fait Aïssa Maïga lors de la cérémonie des Césars, c’est ouvrir la porte aux statistiques ethniques. Mais est-ce une bonne idée? Nous avons posé la question à Jean-Paul Gourévitch, consultant international et auteur de plusieurs ouvrages sur l’immigration.

L’actrice Aïssa Maïga voulait gêner. Avant de remettre le César du meilleur espoir féminin, elle a symboliquement compté «douze noirs» dans la salle lors d’une diatribe de cinq minutes. Elle entendait plaider pour «l’inclusivité», c’est-à-dire une plus grande diversité ethnique dans le cinéma, et le refus de cantonner les acteurs d’origine africaine à des rôles mineurs. Éric Zemmour a qualifié ces propos de «racistes» dans l’émission face à l’info, le 2 mars:

«Je ne veux pas entendre cet argument, ou alors il faut des statistiques ethniques. Il faut être cohérent, et qu’on ne vienne pas me condamner pour avoir dit qu’il y avait 80% des personnes dans les prisons qui sont arabes ou noirs!»

Le refus des statistiques ethniques est à n’en pas douter une exception française, conséquence de l’égalité devant la loi. Mais est-elle justifiée? Nous avons interrogé Jean-Paul Gourévitch, consultant international sur l’Afrique, notamment pour la Banque mondiale et l’Unesco et auteur des essais Le grand remplacement réalité ou intox? (PGDR, 2019) et Les véritables enjeux des migrations (Le Rocher, 2017).

Sputnik France: Contrairement à une idée reçue, les statistiques ethniques ne sont pas interdites en France, mais fortement contrôlées, n’est-ce pas?

Jean-Paul Gourévitch: «En France, en effet, puisqu’on les utilise dans une centaine de pays étrangers. Dans le cas particulier de l’INED ou de l’INSEE, qui demande une autorisation, cela peut leur être accordé. Dans la revue Insee Première, sont sortis en février 2017 les premiers éléments globaux de statistiques ethniques. C’était une façon de séparer par exemple les enfants de femmes d’origine étrangère, ceux issus de femmes descendantes d’immigrés, ceux de femmes descendantes de couple mixte et ceux de femmes autochtones. C’était un début de statistiques ethniques, même si cela n’était pas classé selon les pays d’origine.

C’était là une première ouverture, qui permettait de voir quelle était par exemple la proportion de descendants directs de deux parents étrangers et de descendants directs issus d’un couple mixte, ce qui faisant un peu plus de 7 millions de descendants de personnes d’origine étrangère.»

Sputnik France: Avons-nous besoin de statistiques ethniques aujourd’hui? Y êtes-vous favorable?

Jean-Paul Gourévitch: «J’y suis tout à fait favorable, pour deux raisons: ça donnerait une bonne photographie de la situation française. Nous avons besoin, même dans le cas de discriminations à l’embauche, de statistiques ethniques! La deuxième raison, c’est que je constate qu’une partie de la gauche s’oppose aux statistiques ethniques alors qu’elle ramène la question raciale dans le débat via l’indigénisme ou la décolonisation des esprits, etc. Donc, il y a une contradiction entre le fait de vouloir accuser les gens de racisme ou de racialisme et de vouloir en même temps interdire les statistiques ethniques. Sur un problème de transparence et de combattre la désinformation éventuelle, j’y suis donc favorable.»

​Sputnik France: Aïssa Maïga a compté les noirs présents lors de la cérémonie des Césars. Éric Zemmour a rétorqué en disant «dans ce cas, soyons logiques», on ne peut pas compter les noirs et le condamner pour avoir affirmé qu’il y avait plus de Noirs et d’Arabes en prison. Lequel des deux vous semble le plus logique?

Jean-Paul Gourévitch: «Je prends ça sur le ton de l’anecdote, ça fait le buzz, mais cette polémique ne fait que souligner un des aspects du problème, qui est le rapport entre les personnes étrangères ou d’origine étrangère et leur comportement, aussi bien quand on parle de délit que quand on parle de réussite. L’intervention d’Aïssa Maïga était une façon de mettre en état de réception le public auquel elle s’adressait, majoritairement bobo. Le fond du débat est d’essayer de voir dans quelle mesure les personnes étrangères et d’origine étrangère sont traitées de manière différente que les descendants de Français.»

«La population d’origine africaine a rejoint, voire dépassé, la population d’origine maghrébine en France.»

Sputnik France: A votre avis, que pourrait-on apprendre si les statistiques ethniques étaient autorisées demain en France?

Jean-Paul Gourévitch: «Il y a un certain nombre d’éléments qui ne sont pas portés à la connaissance du public et qui me semblent importants. Le premier par exemple, c’est que la population d’origine africaine a rejoint, voire dépassé, la population d’origine maghrébine. C’est un élément complètement nouveau, qui s’explique non seulement par le solde migratoire, mais aussi par le solde naturel [la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès, ndlr.]. Je suis persuadé qu’un certain nombre de nos concitoyens pensent que la population maghrébine est la population d’origine étrangère majoritaire en France, ce qui est complètement faux.»

Sputnik France: En l’absence de statistiques ethniques précises, sur quoi basez-vous cette affirmation?

Jean-Paul Gourévitch: «Je travaille avec les diasporas étrangères en France et les organismes extérieurs, comme le Maroc ou le Mali, qui ont des secrétaires d’État liés à la communauté des diasporas présentes en France. Et d’autre part, même si les statistiques ethniques ne sont pas diffusées, on peut faire des recoupements qui montrent la différence entre la transition démographique des populations maghrébines et africaines en France. Et en Afrique aussi, c’est très lié: les comportements de ces populations en France ressemblent en partie aux comportements de ces populations dans les pays d’origine.»

«On peut quand même faire, même si c’est imparfait, des regroupements entre des populations d'origine africaine francophone, celles d’origine africaine anglophone...»

Sputnik France: Le démographe Hervé Le Bras affirme qu’il est impossible de produire des catégories ethniques sérieuses. N’est-ce pas un problème?

Jean-Paul Gourévitch: «Sur le plan scientifique, il n’a pas totalement tort. Il est très difficile de faire une séparation par pays, et il est encore plus difficile de le faire par ethnie, dans la mesure où certaines ethnies recouvrent des pays différents. Mais de façon générale, on peut quand même faire, même si c’est imparfait, des regroupements entre des populations d’origine africaine francophone, celles d’origine africaine anglophone, les populations d’origine turque, d’origine chinoise, d’origine européenne, etc. C’est peut-être une schématisation, mais ça donne une photographie qui nous permet de comprendre ce qu’il se passe en France aujourd’hui.»

«Je crois que la transparence permettrait de lutter contre des fantasmes, des amalgames, des schématisations.»

Sputnik France: Autre risque avancé par Hervé Le Bras: en généralisant les statistiques ethniques, on habituerait les Français à penser en ces termes, ce qui serait un effet pervers à long terme. Qu’en dites-vous?

Jean-Paul Gourévitch: «Justement! C’est là l’illogisme. Quand vous avez une partie des gens qui dénoncent le racisme, notamment du côté des antiracistes, on ne peut pas le dénoncer et d’un autre côté ne pas avoir une base de données qui nous permet de voir s’il y a ou non racisme. Donc, de ce point de vue là, je pense qu’Hervé le Bras a totalement tort. Prenons un exemple caractéristique: le fait de ne pas donner le prénom d’un certain nombre de délinquants entraîne un effet contre-productif. Pour une partie de la population, si l’on ne donne pas le prénom, il est automatiquement d’origine étrangère, ce qui n’est pas toujours le cas. Au contraire, je crois que la transparence permettrait de lutter contre des fantasmes, des amalgames, des schématisations. Et là, la position d’Hervé Le Bras n’est plus scientifique, elle est idéologique.»

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