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Conséquences économiques du coronavirus - avril (39)
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Afin de soutenir l’économie française, le gouvernement a relevé son plan d’action à 110 milliards d’euros, anticipant en parallèle une perte de 42,7 milliards d’euros de recettes fiscales. Malgré les dénégations répétées de l’exécutif, se pose la question explosive de possibles hausses des impôts. Marc Wolf, fiscaliste, l’aborde sans détour.

Dès ce 20 avril, les Français sont appelés à déclarer leurs revenus de l’année 2019. Format papier ou sur Internet, la déclaration sera à envoyer avant la fin du mois de juin, selon les départements. En ces temps de crise sanitaire qui fait augmenter la dette publique et baisser les recettes fiscales, difficile de ne pas imaginer une hausse des impôts dans les années à venir. Pourtant, Édouard Philippe a déclaré le 2 avril devant les caméras de TF1 que «cela ne passera pas, je pense, par une augmentation des impôts». Celui-ci affirme avoir trouvé la solution «des emprunts».

Trois échéances doivent être distinguées, 2020, 2021 et 2022. Ces trois années fiscales comportent des enjeux différents, le prélèvement à la source, la baisse d’impôts de 5 milliards d’euros déjà votée pour 2021 et le choix cornélien d’augmenter les impôts juste avant le scrutin présidentiel. Interrogé par Sputnik, Marc Wolf, ancien directeur adjoint à la direction générale des impôts et à la direction de la législation fiscale et désormais avocat fiscaliste, confirme ainsi qu’il ne faut pas prévoir d’augmentation des impôts jusqu’à l’élection présidentielle, entre «théorie du ruissellement» et choix politique.

Sputnik France: Faut-il s’attendre à une hausse des impôts cette année ou l’année prochaine?

Marc Wolf: «Pour le mois qui vient, nous allons remplir notre déclaration de revenus et payer l’impôt sur la base des revenus de l’an dernier. Du fait du prélèvement à la source, nous les avons déjà payés. Il ne s’agit depuis ce matin que d’une régularisation, qui permettra de voir dans quelle mesure le nouveau système était plus ou moins bien conçu. Pour les impôts de 2019 régularisés en 2020, c’est déjà acquis. Nous payons actuellement un prélèvement à la source sur nos revenus courants 2020, qui globalement vont être en baisse du fait de la crise et qui seront régularisés l’an prochain.

Il ne vous a pas échappé que le barème du prélèvement à la source et donc des impôts de l’an prochain intègre la baisse de cinq milliards d’euros sur l’impôt sur le revenu qui a déjà été votée par le Parlement et qui, par définition, sera pérenne, puisqu’elle s’applique déjà sur notre prélèvement à la source. Dans l’incertitude de l’horizon économique, personne n’imagine que dans les douze mois qui viennent, la politique macroéconomique mettra en œuvre une réduction de la demande par l’impôt. Donc mon pronostic, c’est ce que ce gain de cinq milliards, pas pour tout le monde, qui s’applique actuellement sur le prélèvement à la source, sera confirmé lors de la régularisation de l’impôt l’an prochain.»

«Nous maîtrisons la crise en arrosant les agents économiques»

Sputnik France: Donc selon vous, il ne faut pas envisager une hausse des impôts avant 2022. Comment alors restaurer les comptes publics?

Marc Wolf: «Reste à échanger entre nous sur ce qu’il se passera à l’horizon 2022 et en fait, les enjeux du prochain quinquennat. L’enjeu de la Présidentielle et du quinquennat prochains sera de savoir comment on revient à l’équilibre. Il existe deux stratégies possibles qui visent à restaurer l’équilibre de l’offre et de la demande. Actuellement, nous maîtrisons la crise en arrosant les agents économiques, les ménages, de liquidités et de dettes.

La dette, on sait gérer, on sait absorber tant que les taux sont nuls ou quasiment-nuls, parce qu’en fait, il ne se passe rien. On peut avoir de la dette perpétuelle de la zone euro, la BCE commandera ça à Tokyo, à Londres ou à New York. En revanche, cette masse de liquidités, l’analyse raisonnable est de penser que, si pour l’instant elle va être absorbée comme épargne de précaution par les ménages, à un moment donné, elle va se déverser sur l’offre de biens et de services.

Pour éviter les déséquilibres suicidaires, il va falloir mener une politique de régulation à la fois monétaire, c’est-à-dire de rétractation du crédit de l’offre de monnaie centrale, et budgétaire, c’est-à-dire la maîtrise de la dépense publique, les déséquilibres entre recettes et dépenses publiques. À côté de cette politique monétaire de reprise du contrôle, nous aurons besoin, dans la logique que je décris, d’une politique budgétaire et donc fiscale pour le retour à l’équilibre.»

«Pour rétablir l’équilibre, il faut soutenir les riches»

Sputnik France: Pourquoi le gouvernement ne met-il pas en place une politique fiscale?

Marc Wolf: «La crise aura révélé l’intangibilité d’un certain nombre de dépenses de services publics, de soutien à l’économie, donc il faudra agir du côté des recettes. Là vous trouvez deux hypothèses politiques conflictuelles. Premièrement, la logique macronienne. Jusqu’en 2022, Macron va fonctionner comme Trump. Il faut tout faire pour gagner les élections. Donc il ne va pas faire d’impôts. Vous pouvez faire confiance à Le Maire, Darmanin quand ils disent qu’il n’y aura pas d’impôts, ça tiendra jusqu’à l’élection présidentielle.

Nous sommes dans l’échéance 2022-2027, où les sociolibéraux, les conservateurs, qui adhèrent –ils ont tort ou raison c’est un autre débat– à la théorie du ruissellement qui considère que pour rétablir l’équilibre, il faut soutenir les riches, que plus on est riches, moins on leur prend d’impôts, plus ça développe l’économie et l’offre, reviendront à un passé radieux, à ces politiques de ruissellement.» 

Sputnik France: En tant que fiscaliste engagé, que préconiseriez-vous?

Marc Wolf: «Pour ma part, comme social-démocrate, je ne crois en rien à cette fable du ruissellement. Je vous oppose alors un autre schéma qui va consister à réguler l’excès de demande, c’est-à-dire de liquidités, qui risque de déstabiliser le système par un prélèvement progressif, en fonction non pas simplement du revenu. Car c’est le revenu qui est investi, il faudra l’encourager et nous maintiendrons une politique d’offre d’un point de vue social-démocrate.

​Pour l’échéance du prochain quinquennat, nous avons des outils à disposition pour prélever l’excès de demande sur la dépense de consommation des plus aisés. La première chose, c’est de supprimer la flat tax c’est-à-dire d’établir l’universalité et la progressivité du prélèvement sur les revenus. Plus on est dans l’aisance, plus on paie, sauf si on investit, donc on reporte le prélèvement de l’impôt sur le revenu jusqu’au moment où les revenus ressortent de l’économie. Ils deviennent ainsi de la rente et contrairement à la théorie du ruissellement, on taxe le revenu dépensé en consommation privée, et en bas de barème, la même universalité avec un revenu de base garanti. Nous avons les outils fiscaux modernes qui nous permettraient à l’échéance du quinquennat de restaurer un équilibre de développement collectif.»

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Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Emmanuel Macron
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