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Le Président algérien Abdelmadjid Tebboune a demandé que la France présente ses excuses pour la colonisation. Une revendication qui relève essentiellement de la politique intérieure algérienne, estime l’historien Bernard Lugan, qui pense qu’Emmanuel Macron ne devrait pas mettre le doigt dans un tel engrenage. Entretien-choc.

Durant sa campagne, le candidat Emmanuel Macron avait qualifié la colonisation de l’Algérie de «crime contre l’humanité». Le 5 juillet, l’Algérie enterrait les restes de vingt-quatre combattants anticoloniaux tués au XIXe siècle, au début de l’occupation française.

Dans le carré des «martyrs», ils reposeront désormais aux côtés de l’émir Abdelkader, héros de la première résistance anti-française et des grandes figures de la guerre d’indépendance. Ces corps étaient conservés au Musée national d’Histoire naturelle à Paris et la France a décidé de les rendre à Alger: Emmanuel Macron s’y était engagé en décembre 2017.

Mais ce n’est toujours pas assez, estime Abdelmadjid Tebboune, chef de l’État algérien, qui a demandé des excuses à la France pour son passé colonial dans un entretien à France 24: «on a déjà reçu des demi-excuses. Il faut faire un autre pas […] On le souhaite». Celui-ci a expliqué que de telles excuses pourraient permettre «d’apaiser le climat et le rendre plus serein pour des relations économiques, pour des relations culturelles, pour des relations de voisinage», rappelant la présence de six millions d’Algériens dans l’Hexagone.

​Sputnik a interrogé Bernard Lugan, spécialiste de l’histoire de l’Afrique. Il a publié en 2016 l’ouvrage Histoire de l’Afrique du Nord: Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc. Des origines à nos jours (Éd. du Rocher).

Sputnik France: Le Président algérien a appelé la France à s’excuser pour la colonisation en Algérie. Pourquoi une telle déclaration?

Bernard Lugan: «Chaque fois que l’Algérie a des problèmes socio-économiques importants, cette question ressort. Si vous revenez sur toute l’histoire de l’Algérie ces dernières années, le bouc émissaire français sert à tenter de réunir l’opinion algérienne face à la France. Quand l’Algérie a des problèmes, elle vise toujours deux boucs émissaires, soit la France, soit le Maroc. En ce moment, les deux sont visés. C’est un moyen de botter en touche.»  

Sputnik France: En tant qu’historien, pensez-vous que la France devrait présenter ses excuses à l’Algérie pour son passé colonial?

Bernard Lugan: «Je suis historien. L’historien ne juge pas dans ce domaine, qui relève de l’émotionnel, du conformisme et de la mode. Le pire défaut de l’historien, c’est de se tromper de contexte historique. Juger des évènements du passé à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui, c’est totalement aberrant. Cette demande d’excuses n’a aucune valeur. Quelles que soient les opinions politiques des Français, cette demande est totalement exorbitante.»

«Un pays n’a pas à s’excuser de son passé.»

Sputnik France: Selon vous, un pays ne doit-il pas s’excuser de son passé?

Bernard Lugan: «Non. Un pays n’a pas à s’excuser de son passé, parce que les évènements sont les évènements, l’Histoire est l’Histoire. On en tient compte, bien évidemment, mais les excuses ne veulent rien dire. Des excuses au nom de qui? À quoi? Comment? Pourquoi?»

Bernard Lugan
© Photo. Editions du Rocher
Bernard Lugan

Sputnik France: Alors, que pensez-vous du retour des restes de résistants algériens à l’invasion française?

Bernard Lugan: «C’est très bien. Ces crânes se trouvaient dans des coffre-forts au Musée de l’Homme. Je n’y vois pas de problème. Ce que j’aimerais en revanche, c’est que les Algériens restituent à la France les corps des Harkis qui ont été suppliciés, massacrés écartelés, bouillis, et réduits en miettes, mais également des 2.000 Français qui ont été enlevés à Oran, dont les femmes ont fini dans les bordels de la ville. Je souhaiterais que les restes de ces personnes soient restitués à la France.»

Sputnik France: Avant son élection, Emmanuel Macron avait déjà évoqué la colonisation en Algérie comme un crime contre l’humanité. Avait-il raison

Bernard Lugan: «Le Président Macron raconte n’importe quoi. C’est irresponsable de la part d’un chef d’État. Qu’un député tienne de tels propos, mais pas le Président de la République, le garant de l’union et de la cohésion nationale! C’est une déclaration de guerre civile. Il était candidat à l’époque et avait une chance d’accéder au pouvoir.»  

​Sputnik France: Sur les réseaux sociaux, certains demandent ironiquement les excuses de l’Algérie pour la piraterie barbaresque. Qu’en pensez-vous?

Bernard Lugan: «Il serait aussi aberrant de demander cela aux Algériens que l’Algérie qui demande des excuses à la France. C’est un passé historique. L’historien décrit, l’historien raconte, l’historien relate, mais l’historien ne juge pas. Comment voulez-vous juger à la lumière de l’émotionnel d’aujourd’hui des évènements de longue durée, qui reposaient sur une autre définition? Si on se dirige sur cette voie, pourquoi ne pas demander réparation aux Italiens pour la conquête de la Gaule et retrouver la dépouille de Vercingétorix pour la réinhumer en grande pompe? Mais où allons-nous?»

«L’étape suivante, on demandera des réparations financières.»

Sputnik France: Le Président Tebboune a justifié cette demande, expliquant que ces éventuelles excuses pourraient apaiser les relations bilatérales. N’a-t-il pas raison?

Bernard Lugan: «C’est une vieille rengaine. Vous mettez le doigt dans l’engrenage, vous mettez ensuite la main. Après la main, vous mettez l’épaule. Et l’étape suivante, on demandera des réparations financières. On connait la musique, c’est très clair. Elle se passe actuellement dans certains pays africains.

En revanche, ce qu’il faut, c’est avoir de bonnes relations avec l’Algérie. À l’heure actuelle, nous détenons un partenariat important avec l’Algérie, notamment sur la guerre au Sahel et dans la lutte contre les djihadistes. Il est bien évident que le règlement de la question du Sahel ne peut pas exclure l’Algérie. Là, nous avons des relations importantes à conserver. Cette demande d’excuses a un résultat contraire à la définition politique actuelle. Elle crispe effectivement les positions au lieu de les arrondir.»

Sputnik France: Donc, ces propos du Président algérien ne viseraient qu’à contenter l’opinion algérienne?

Bernard Lugan: «À mon avis, c’est une demande qui est suggérée tout simplement à destination de la politique intérieure. Que se passe-t-il en Algérie? Le Président Tebboune a été très mal élu, il n’a aucune légitimité, la crise économique algérienne est dramatique, la crise politique est incommensurable. Il faut trouver un moyen de resserrer l’opinion nationale.

Les manifestations du Hirak ont montré que 90% de l’opinion algérienne est opposée à ce système. Tebboune est le pur représentant de ce système. Il a quand même été Premier ministre de Bouteflika et il l’incarne parfaitement. Évidemment, il y a eu quelques responsables qui sont allés en prison, mais c’est de la poudre aux yeux pour satisfaire l’opinion. Et le système continue tel qu’il est et ne vit que sur une seule idée, la demande de repentance de la France. Quoique que fasse la France, elle sera toujours suspecte aux yeux de ce système algérien qui ne vit que sur la fausse histoire des années 1954-1962.»

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Abdelaziz Bouteflika, Emmanuel Macron, Abdelmadjid Tebboune, Algérie
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