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Tensions en Biélorussie à l’issue de la présidentielle 2020 (87)
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La Biélorussie, «tiraillée entre deux blocs»? Interrogé par Sputnik, l’eurodéputé RN Thierry Mariani estime que le projet de fusion avec la Russie pourrait permettre au pays de sortir de la crise.

«On a un pays avec une population pas très importante, des ressources économiques très faibles et qui veut à tout prix n’être, ni lié à l’Union européenne, ni lié à la Russie. C’est assez difficile. Il faudra choisir à un moment.»

Et sans doute l’heure de ce choix est-elle arrivée pour la Biélorussie. L’ancien député des Français de l’étranger, Thierry Mariani, résume le dilemme du pays, actuellement sous le feu des projecteurs. La raison? La réélection d’Alexandre Loukachenko à plus de 80%, contestée par d’importantes mobilisations.

Selon un correspondant de Sputnik sur place, des dizaines de milliers de personnes ont à nouveau manifesté ce 23 août dans les rues de Minsk. En guise de réponse, une vidéo du Président sortant a été diffusée, vêtu d'un gilet pare-balles et une kalachnikov à la main, survolant de son hélicoptère la capitale dans la soirée, qualifiant les protestataires de «rats».

Alors qu’aucun dialogue entre l’opposition et le gouvernement n’a pour le moment été instauré, Sputnik s’est entretenu avec Thierry Mariani, député européen (Rassemblement national), sur les enjeux d’un tel pays, dans un contexte politique au bord du chaos et des rapports de forces tendus entre Moscou d’un côté, et Bruxelles et Washington de l’autre. Il estime notamment qu’un éventuel rapprochement, voire une fusion avec la Russie, pourrait représenter une sortie de crise.

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«Cette fois, c’est du sérieux» affirme Thierry Mariani, ancien observateur pour l’OSCE des élections en Biélorussie, qui a le sentiment d’un «véritable ras-le-bol» dans le pays vis-à-vis de son gouvernement.

«La solution est plutôt du côté de Moscou»

Le député européen assure que Loukachenko, au pouvoir depuis vingt-six ans a été populaire, auprès de sa «clientèle électorale», c’est-à-dire ceux qui ont toujours été les soutiens fidèles «des régimes socialistes»: fonctionnaires, militaires et ouvriers. Tentant de reconquérir leurs suffrages, le dirigeant ne s’y est pas trompé en se déplaçant le 17 août à l'usine de fabrication de véhicules-tracteurs (MZKT). Accueilli par certains scandant «Pars! Pars!», il leur a répondu, goguenard, «vous pouvez continuer à crier», ajoutant qu’il n’y «aura[it] pas d'autre» scrutin. Soutenu par les forces de l’ordre, le Président a juré de «régler le problème» de la contestation, fruit d’un complot américain selon lui. Aucun dialogue avec le conseil de l’opposition dirigé par Svetlana Tikhanovskaïa n’est donc à l’ordre du jour.

Membre de la Délégation pour les relations avec la Biélorussie du Parlement européen, Thierry Mariani exprime sa conviction:

«Il faut d’abord que le Président Loukachenko comprenne qu’il doit dialoguer aujourd’hui, et d’ailleurs l’opposition semble avoir une attitude assez ouverte à ce dialogue. Si l’Europe peut contribuer, mais je ne suis pas persuadé que ce soit l’Europe qui puisse faire changer d’avis M.Loukachenko. Je pense que la solution est plutôt du côté de Moscou.»

Les tentatives de médiation européenne n’ont pas rencontré de succès pour le moment. En compagnie d’Angela Merkel, Emmanuel Macron a proposé le 20 août l’aide de l’Union européenne avec l’OSCE, «et incluant la Russie dans un dialogue exigeant». Ce que Loukachenko a refusé… proposant en retour de servir d’intermédiaire entre l’Élysée et les Gilets jaunes.

Niant toute volonté de répéter le scénario de la révolution de Maïdan en 2014, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a exclu toute «intention de faire de la Biélorussie une deuxième Ukraine», observant que les manifestants ne brandissent pas «de drapeaux européens». Cette position plus prudente tranche avec la décision de Bruxelles de ne pas reconnaître le scrutin présidentiel, tout en imposant des sanctions contre des personnalités proches du pouvoir. Un contexte qui dégrade fortement les relations bilatérales, affirme Mariani, qui estimait cette coopération politico-économique en voie de «normalisation progressive» depuis 2016. Le parlementaire européen se souvient ainsi avoir voté en faveur d’un accord de facilitation des visas en janvier 2020. Pratiquée à grande échelle, la politique étrangère européenne a pour objectif de soutenir les mesures en faveur de l’État de droit et des droits de l’Homme, en contrepartie de subventions européennes et/ou d’accès au marché unique. C’est ainsi que se conçoit le soft power à Bruxelles.

«On va subventionner une partie de l’opposition de ce pays»

L’exécutif européen a ainsi annoncé le réajustement des ressources financières allouées initialement à Minsk. Alors que 30 millions d’euros sont annuellement versés aux autorités, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a décidé d’y ajouter 53 millions d’euros. Celle-ci a précisé que deux millions d’euros viendront «en aide aux victimes de la répression et de la violence inacceptable de l’État» puis un autre million d’euros afin de «soutenir la société civile et les médias indépendants».

«Ça veut dire en clair que l’argent est donné aux opposants. La société civile, quand c’est chez les autres, c’est la société civile et quand c’est chez nous, c’est les opposants. C’est un jeu de faux-cul extraordinaire et Bruxelles mérite la médaille d’or tous les jours. En clair, on va subventionner une partie de l’opposition de ce pays», assène Thierry Mariani.

De l’argent qui serait versé à l’opposition, mais également à des Organisations non gouvernementales dont le rôle n’est pas souvent déterminé. C’est l’avis de M.Mariani qui illustre son propos avec l’ONG Cinema for Peace, fondée aux États-Unis en 2001, qui a affrété le 21 août un avion médicalisé pour transférer Alexeï Navalny en Allemagne. Un récent article de Sputnik notait par ailleurs l’existence de plusieurs ONG en Biélorussie, directement financées par la National Endowment for Democracy (NED) (Fondation nationale pour la démocratie), organisme rattaché au Congrès américain. Des organisations que le député considère donc comme politisées, instruments des politiques étrangères occidentales:

«On est aujourd’hui dans un jeu politique où pour certains la Guerre froide n’est pas finie, on est dans cette série de dominos où le jeu est de faire tomber les pays qui sont, les uns après les autres, les plus proches de la Russie. Après l’Ukraine, essayons le Bélarus […] L’Union européenne et les États-Unis financent toute une série d’associations dans ces pays-là, pour essayer de déstabiliser le pays.»

La présence de l’essayiste controversé Bernard Henri-Lévy aux cotés de Mme Tikhanovskaïa à Vilnius ne participe pas à la crédibilisation de la mobilisation. Alors que de nombreuses chancelleries occidentales ont indiqué soutenir le mouvement de protestation, c’est au tour du secrétaire d’État français chargé des Affaires européennes de renouveler le soutien de la France aux manifestants.

​Des prises de position assimilées à des ingérences en Russie. Ainsi, Vladimir Poutine a jugé «inadmissible l'ingérence dans les affaires intérieures du pays et la pression exercée sur les dirigeants biélorusses», d’après le service de presse du Kremlin.

«Loukachenko n’est pas une marionnette de Moscou»

Le dialogue entre le pouvoir et son opposition peut passer par la Russie qui est «un partenaire incontournable», affirme Mariani, ajoutant que la Biélorussie est un pays «tiraillé entre deux blocs», «sous perfusion économique de la Russie», notamment en raison de la vente des hydrocarbures à Minsk «à prix cassés». Mais les relations bilatérales ne sont pas toujours pas au beau fixe, et même sous fortes tensions depuis quelques mois. Avant le scrutin présidentiel, Loukachenko avait ainsi accusé Moscou et Varsovie d’«ingérence de l’étranger dans nos élections, nos affaires intérieures». Ce qui fait dire au député du Rassemblement national que «Loukachenko n’est pas une marionnette de Moscou, contrairement à ce qui est véhiculé».

Signé en 1999, le «traité d’union» entre la Russie et la Biélorussie n’a pour le moment pas été suivi d’effets. Il prévoyait alors la mise en place d’une confédération, d’un «État unifié». Alors que la problématique s’est invitée à nouveau dans les négociations en 2019, Thierry Mariani présume que cette éventualité pourrait permettre le règlement de ces troubles politiques:

«C’est le seul pays [avec lequel] elle peut avoir un rapprochement, une alliance, une fusion à l’ouest […] Le Bélarus a une population qui a toujours eu en majorité une grande sympathie pour la Russie […] La Russie récente a toujours rêvé d’une fédération avec le Bélarus et d’ailleurs la sortie de crise peut aussi se faire comme cela. À force de pousser le Bélarus à choisir l’Union européenne, on peut avoir un rapprochement avec la Russie.»
Dossier:
Tensions en Biélorussie à l’issue de la présidentielle 2020 (87)

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États-Unis, Russie, Biélorussie, Union européenne (UE), Josep Borrell, Donald Trump, Alexandre Loukachenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, Emmanuel Macron, Thierry Mariani
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