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Un des leaders de l’opposition vénézuélienne, Henrique Capriles, a annoncé sa volonté de participer aux élections législatives du 6 décembre, malgré le boycott de Juan Guaido, le Président autoproclamé. Décryptage de ces divisions politiques avec Romain Migus, journaliste installé à Caracas.

«Jouer le jeu de la démocratie», c’est ce qu’a promis Henrique Capriles, deux fois candidat malheureux à l’élection présidentielle au Venezuela face à Hugo Chavez en 2012 puis contre Nicolas Maduro en 2013. Un coup de tonnerre dans le ciel du consensus qui, jusqu’à maintenant, était respecté dans l’opposition en faveur du boycott des élections législatives du 6 décembre prochain, qualifiées à l’avance de «fraude», notamment par son chef de file, le Président autoproclamé Juan Guaido.

Arrêter de «jouer au gouvernement sur Internet»

En retrait depuis quelques années, Capriles, chef du parti Primero Justicia, s’est fendu d’une vidéo sur les réseaux sociaux le 2 septembre, appelant à ce que l’opposition cesse de «jouer au gouvernement sur Internet» afin de participer ainsi au scrutin législatif «pour ne pas rester les bras croisés».

​Interrogé par Sputnik, Romain Migus, journaliste et fondateur du site Les deux rives, y voit une guerre historique entre plusieurs courants qui forment l’opposition au Venezuela.

«L’opposition a toujours été divisée entre […] une opposition politique c’est-à-dire une opposition qui se prête à des élections et une opposition beaucoup plus radicale qui adopte des raccourcis antidémocratiques, tentatives de coup d’état, épisodes insurrectionnels, etc.. ce qui n’empêche pas de temps à autre une union […] soit sur une voie électorale, soit sur la voie de la déstabilisation.»

Cette faction radicale «assumait le leadership de l’opposition» incarnée par Leopoldo Lopez, chef du parti Voluntad Popular réfugié chez l’ambassadeur d’Espagne et «sa marionnette» Juan Guaido. À la tête de 30 partis d’opposition, celui-ci a appelé au boycott délections pour lesquelles le gouvernement a invité les Nations unies et l'Union européenne à envoyer des observateurs. De son côté, Mike Pompeo, le chef de la diplomatie américaine, a indiqué ne pas vouloir «contribuer à légitimer une autre fraude électorale organisée par le régime Maduro». Depuis, le journaliste Romain Migus observe la mise en place d’une «grosse scission» entre Guaido, la stratégie des États-Unis et une «grande partie de l’opposition qui veut se mesurer dans les urnes».

Des déclarations qui ont «semé la zizanie dans le camp de l’opposition» car elles signifient que, qu’importent les résultats du scrutin, la Maison-Blanche continuera «à reconnaitre M.Guaido comme le Président intérimaire du Venezuela», empêchant ainsi l’opposition de pouvoir se choisir un nouveau leader.

Les États-Unis et l’Union européenne en embuscade

Le 31 août, le gouvernement a annoncé un geste de Nicolas Maduro «en faveur de la réconciliation nationale» avec l'«amnistie» de 110 opposants, dont bon nombre d'élus emprisonnés ou en exil. Une avancée politique qui s’est faite lors de négociations avec Henrique Capriles et le député Stalin Gonzalez, jusque récemment très proche conseiller de Juan Guaido. Cette libération a été saluée par Josep Borrell, le haut-représentant de l’Union européenne, évoquant sur Twitter «une condition sine qua non pour continuer à progresser dans l'organisation d'élections libres, inclusives et transparentes». Le journaliste installé au Venezuela observe que la position de Bruxelles a évolué sur le sujet:

«Autant les pays de l’Union européenne s’étaient complètement alignés derrière la diplomatie états-unienne en ce qui concernait la reconnaissance de Guaido, autant cette fois-ci, la diplomatie de l’Union européenne avec Josep Borrell fait partie de la négociation en tant que médiateur entre l’opposition démocratique et le gouvernement bolivarien pour assurer un certain nombre de garanties électorales.»

Le 23 janvier 2019, alors président de l’assemblée nationale, Guaido se revendique officiellement Président de la république par intérim, aussitôt reconnu par une soixantaine de pays dont les États-Unis et la France. Romain Migus estime ainsi que «l’illusion d’une prise de pouvoir par cette voie a duré quatre mois», jusqu’à la tentative de coup d’état militaire du 30 avril 2019. À l’instar de Bachar el-Assad en Syrie, peu de chancelleries en Occident misaient sur le maintien au pouvoir de Nicolas Maduro au palais de Miraflores.

Toutefois, cette sortie de Henrique Capriles illustre pour le journaliste le fait que Guaido n’a définitivement plus la main:

«Il est donc complètement décrédibilisé au sein même de l’opposition et bien entendu au sein de la population vénézuélienne.»

C’est depuis cette tentative ratée de «changement de régime» que la cote de popularité du fringant Guaido s’est étiolée, notamment au sein de son propre camp. Romain Migus rappelle certains scandales l’impliquant -notamment de corruption, de détournement de fonds ou encore des liens avec des cartels narco-paramilitaires colombiens-, qui n’ont pas facilité ses rapports avec la population, laquelle souffre des graves difficultés économiques du pays. Les choix contestables de la présidence Maduro, par exemple l’échec de la diversification de l’économie, associés à l’embargo américain ont plongé le pays dans la pire crise économique de son histoire. Un seul chiffre pour l’illustrer: 4.000% d’inflation sur les douze derniers mois.

Le journaliste évoque ainsi une «véritable entreprise de pillage des actifs du Venezuela», avec le gel des comptes et avoirs du pays, notamment les réserves d’or attribuées par la Justice britannique à Guaido. C’est également le cas de Citgo, entreprise publique dont six raffineries ont été expropriées au Texas. Pour Romain Migus, Guaido s’est «transformé en un prête-nom qui va justifier la spoliation des biens de la nation vénézuélienne».

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Tags:
États-Unis, Venezuela, Juan Guaido, Nicolas Maduro, Donald Trump, Emmanuel Macron
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