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Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a dressé le bilan de l’année écoulée dans une interview à Sputnik. Il a désigné le principal enjeu de la politique internationale en 2020. À savoir si le monde avait tiré des leçons de la pandémie de coronavirus, si les États avaient réussi à s’unir face à une menace commune.

Il a également précisé si la Fédération de Russie «se tournerait vers l’est», ce que Moscou attendait du nouveau président américain Joe Biden et de son équipe et s’il était possible d’espérer une prolongation du traité de désarmement stratégique et la survie du traité Ciel ouvert.

Sergueï Viktorovitch, quels étaient, à votre avis, les principaux événements de politique étrangère de l’année qui s’achève: la principale percée, le succès majeur et le pire échec? À votre avis, la communauté mondiale a-t-elle tiré les leçons de la pandémie de coronavirus? Le monde est-il devenu plus fragmenté ou, au contraire, les États se sont-ils davantage orientés vers la coopération?

L’année écoulée s’est révélée difficile pour les relations internationales. En en dressant le bilan, il est très difficile d’opérer avec des concepts tels que succès majeur ou échec majeur. Dans le même temps, il est évident que la pandémie de coronavirus a eu un impact négatif sur la politique et la diplomatie mondiales. Elle a provoqué une crise profonde dans l’économie mondiale qui doit maintenant engager une longue et difficile période de relance. Dans le même temps, les défis et menaces déjà existants n’ont pas disparu, tels que le terrorisme, le trafic de drogue et d’autres types de criminalité transnationale. Des crises anciennes ont perduré. De nouveaux foyers de tension sont apparus.

Malheureusement, l’existence des problèmes communs, y compris l’épidémie persistante du Covid-19, n’a pas encore conduit à unir la communauté internationale afin de surmonter  ces problèmes de façon efficace. La raison principale, et nous en avons parlé plus d’une fois, est le refus d’un certain nombre d’États de l’Occident historique, menés par les États-Unis, d’établir une coopération constructive et équitable avec d’autres acteurs internationaux. Certains dirigeants occidentaux ont continué à utiliser activement un large éventail d’instruments illégitimes: de la pression aux guerres de l’information. Ils ont ignoré les appels du secrétaire général des Nations unies et du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme à suspendre –à la lumière de l’urgence humanitaire dans le monde– les sanctions unilatérales sur la fourniture de médicaments, d’équipements et de nourriture nécessaires pour lutter contre le virus, et les transactions financières qui y sont associées. L’initiative du Président Vladimir Poutine d’instaurer des «corridors verts» dans le commerce international, exempts de guerres commerciales et de sanctions, n’a pas non plus été entendue. La ligne de Washington visant un nouvel effondrement de l’architecture de la stabilité stratégique mondiale et de la maîtrise des armements n’a pas non plus contribué à susciter l’optimisme.

Dans ces conditions, nous avons fait tout ce qui était nécessaire pour une protection fiable des intérêts nationaux et en même temps continué à promouvoir un agenda international constructif et fédérateur, en œuvrant en faveur de l’indivisibilité de la sécurité dans toutes ses dimensions. Permettez-moi de vous rappeler que, grâce en grande partie aux efforts personnels de Vladimir Vladimirovitch Poutine, nous avons réussi à mettre fin aux hostilités au Haut-Karabakh. Nous avons activement contribué au règlement politique et diplomatique de la crise en Syrie. Nous avons participé aux efforts internationaux pour sortir de l’impasse dans la confrontation intra-libyenne.

Afin d’améliorer la situation dans le monde, nous avons utilisé au maximum le potentiel de nos présidences dans les BRICS [groupe de cinq pays: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ndlr], l’Organisation de coopération de Shanghai, l’Organisation du traité de sécurité collective. Nous avons soutenu la mise en œuvre de divers projets d’intégration au sein de l’Union économique eurasiatique et la mise en place du Grand Partenariat eurasiatique.

Bien entendu, nous avons continué à travailler énergiquement dans le cadre de l’Organisation mondiale. En particulier, le Président de la Russie a présenté une initiative visant à organiser un sommet des cinq États membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Malgré les restrictions épidémiologiques, nous avons efficacement coopéré avec la grande majorité des partenaires étrangers en Eurasie, en Afrique et en Amérique latine, tant au niveau bilatéral que sur diverses plates-formes multilatérales.

En tant que l’un des leaders dans le domaine de la santé internationale, la Russie a contribué aux efforts communs de lutte contre le Covid-19 et a fourni une assistance substantielle aux États touchés.

En 2021, nous continuerons de mener une politique étrangère pragmatique et responsable et de contribuer à la formation d’un ordre mondial multipolaire plus juste et démocratique. Comme auparavant, nous serons ouverts à une coopération mutuellement avantageuse, dans la mesure où nos partenaires y sont prêts et, bien entendu, dans le respect inconditionnel des intérêts nationaux russes.

Vous avez dit qu’il était temps pour la Russie d’arrêter de regarder vers l’Occident. Cela signifie-t-il qu’il y aura encore cette orientation vers l’Est dont on a tant parlé?

Tout d’abord, je voudrais souligner: nous ne regardons personne. Bien que la majorité de la population du pays vive dans sa partie européenne, la Russie est la plus grande puissance eurasienne et euro-pacifique, l’un des principaux garants de l’ordre mondial centré sur les Nations unies qui a été mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Notre politique étrangère est multivectorielle et indépendante. Nous souhaitons maintenir de bonnes relations avec les partenaires étrangers dans toutes les zones géographiques sans exception, sur la base des principes du droit international, de l’égalité, du respect mutuel et de la prise en compte des intérêts réciproques.

Avec cela, nous prenons bien sûr en compte les changements tectoniques qui modifient le paysage géopolitique mondial. Le centre d’intérêt de la politique et économie mondiales se déplace de la zone euro-atlantique vers l’Eurasie, où les centres mondiaux ascendants se développent de manière dynamique. Sur la base de leurs propres traditions séculaires, ils ont acquis et développé leur souveraineté économique et technologique. Ils mènent une politique étrangère indépendante. Et, sur cette base, ils font des progrès impressionnants dans divers domaines. Dans ce contexte, il paraît logique que notre ligne de construction d’une coopération mutuellement enrichissante avec les États de l’Est, y compris les pays de la région Asie-Pacifique, ait un caractère stratégique à long terme et ne dépende pas des fluctuations de la situation internationale.

L’Eurasie d’aujourd’hui n’est pas seulement un espace géographique avec un potentiel de ressources colossal qui peut et doit être utilisé au profit des peuples qui y vivent. C’est aussi la région en développement la plus dynamique en termes de création de couloirs de transport et de logistique, d’amélioration de la connectivité des infrastructures et d’autres types de coopération multilatérale. La Russie est favorable à l’harmonisation des processus d’intégration qui y prennent de l’ampleur.

L’initiative du Président Poutine de mettre en place le Grand Partenariat eurasien vise à résoudre ce problème. Les travaux dans ce sens sont menés de manière très énergique, notamment à travers la conjugaison des plans de développement de l’Union économique eurasienne et de l’initiative chinoise de nouvelle route de la soie, baptisée One Belt, One Road (une route, une ceinture).

Comment voyez-vous les perspectives des relations entre la Russie et les États-Unis sous Biden? Est-ce que quelque chose va changer? Ces changements seront-ils plutôt positifs ou négatifs? 

Malheureusement, on ne peut pas compter sur une rectification rapide ou même une stabilisation des relations dégradées avec les États-Unis. L’hystérie anti-russe qui a balayé l’Amérique nous laisse peu de chances d’assister prochainement à un retour à la normale. Le dialogue est devenu l’otage des conflits politiques internes américains qui, bien entendu, ne contribuent pas à la mise en place d’une coopération constructive.

Néanmoins, nous sommes convaincus que les relations russo-américaines ont un potentiel non réalisé. Il ne sera pas facile de déblayer les décombres qui se sont formés ces dernières années sans aucune faute de notre part, mais nous devons essayer de le faire. Cependant, cela nécessite une volonté politique du côté américain.

L’agenda bilatéral a accumulé toute une série de questions. Certaines sont urgentes. La nouvelle Administration de Washington devra s’y atteler. En commençant par la normalisation du fonctionnement des missions étrangères et la résolution des problèmes humanitaires, en terminant par les questions de sécurité internationale et de stabilité stratégique. Il n’est pas nécessaire d’essayer de résoudre tous les problèmes d’un seul coup, on peut coopérer sur la base de la logique des «petits pas». Nous sommes prêts pour un tel travail. Mais étant entendu qu’il sera construit sur les principes d’honnêteté et de prise en compte des intérêts mutuels, et non sur la base de l’ordre mondial centré sur l’Amérique imposé par Washington en suivant le dicton «qui est le plus fort a raison». Nous espérons que la nouvelle équipe de la Maison-Blanche fera un choix dans l’intérêt du peuple américain et manifestera la volonté d’instaurer un dialogue avec Moscou.

Ce n’est que dans ce cas qu’il sera possible de ramener les relations russo-américaines sur une voie de développement durable. Bien entendu, cela aurait également un effet positif sur le climat général des affaires internationales, étant donné la responsabilité particulière de la Russie et des États-Unis en tant que deux plus grandes puissances nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, pour le maintien de la stabilité et de la sécurité mondiales, en particulier en cette période difficile.

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États-Unis, Russie, Sergueï Lavrov
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