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Les agriculteurs de France résistent bien à la crise sanitaire, notamment grâce aux circuits courts. Mais les difficultés de la profession demeurent. Président de la Coordination rurale en Auvergne-Rhône-Alpes, Jean-Louis Ogier considère les «écolos bobos» comme le principal problème de sa profession.

«Pour le moment, le Covid-19 ne nous a pas autant impactés que d’autres secteurs. Bien sûr cela crée des problèmes, mais nous ne constatons pas une vague de dépôts de bilan.» L’agriculture française résiste. C’est ce qu’a expliqué au micro de Sputnik Jean-Louis Ogier, président de la Coordination rurale (CR) en Auvergne-Rhône-Alpes et agriculteur dans le secteur des fruits et légumes.

​Reste que tout n’est pas rose loin de là. «Nous avons perdu entre 20 et 30% de nos récoltes cette année sur certains secteurs», soulignait récemment Laurent Rouyer, président de la Chambre d'agriculture de Meurthe-et-Moselle, au micro de RCF.

«Tout ce qui est vente directe fonctionne très bien. Cela s’est même développé pendant la crise. C’est évidemment plus compliqué pour tout ce qui passe par la grande distribution», résume Jean-Louis Ogier.

Entre une augmentation des coûts de production liée à la crise sanitaire, des conditions météo difficiles en 2020 et la concurrence des importations étrangères, certaines exploitations accusent le coup. Jean-Luc Lemaître, éleveur de bovins, confiait récemment à France bleu Mayenne: «En blonde, on est plutôt aux alentours de 4,20 euros le kilo. Là, c'est même descendu en dessous des 4 euros. En rouge des prés, en jeunes bovins, on est à 3,70 ou 3,80 euros. La normale tourne autour de 4 euros.»

Les circuits courts ont le vent en poupe

Signe de la crise économique qui s’installe, les prix sont en baisse dans la grande distribution. D’après les chiffres rapportés par RMC, «alors que, en 2019 les prix dans les rayons avaient augmenté de 0,9%, ils ont baissé en 2020 de 0,14%». «Une bonne nouvelle pour notre porte-monnaie, mais pas forcément pour les agriculteurs», note la radio qui souligne que le gouvernement a appelé les grandes surfaces à faire preuve de responsabilité dans leurs négociations avec la filière agricole.

En décembre dernier, Jimmy Guérin, président des Jeunes agriculteurs d’Ille-et-Vilaine, se confiait à 20 Minutes dans le cadre du coup d’envoi de la période de négociations entre agriculteurs et grande distribution: «Les premiers retours que nous avons ne sont pas bons. La grande distribution fait pression pour baisser les prix. On nous a beaucoup dit merci pour avoir nourri la France. Mais un merci, ça ne fait pas vivre une ferme.»

​Le 18 décembre, son syndicat a organisé une action coup de poing dans plusieurs départements bretons. Des agriculteurs ont notamment investi un magasin Carrefour afin d’en distribuer gratuitement les produits aux clients. Selon les Jeunes agriculteurs, sur les 100 euros de courses que contient un chariot, seuls 6,50 euros reviennent au producteur. «Je peux comprendre votre action, mais ce n’est pas moi qui négocie. Le prix de vente, je peux le faire varier, mais pas le prix d’achat. J’achète à la centrale», a plaidé le directeur du magasin selon 20 Minutes.

Jean-Louis Ogier rappelle cependant que tout n’est pas négatif. Les changements d’habitudes des consommateurs durant cette crise a modifié la stratégie de la grande distribution:

«Ils ont vu l’importance des circuits courts dans le sillage de cette crise. La grande distribution joue là-dessus désormais. Ils cherchent à mettre en avant des produits français dans les rayons. Bien évidemment, c’est positif pour la profession.»

Plus largement, l’appétit des Français pour les circuits courts a apporté une bouffée d’oxygène à de nombreux agriculteurs.

C’est notamment le cas du producteur de fromages Pierre Villiers qui a raconté son histoire à TF1. Obligé de jeter des dizaines de litres de lait à la fermeture des marchés alimentaires en avril dernier, il a su rebondir. Le producteur a reçu de nombreux coups de téléphone de fermes et de distributeurs originaires de nombreux territoires français. «Un pizzaiolo s'est même mis à faire des pizzas au neufchâtel», a-t-il relaté devant les caméras de TF1. «Je pensais que j'étais seulement capable de suivre ce que mes parents m'avaient appris. Maintenant, on sait s'adapter, on sait qu'on va pouvoir trouver des solutions en cas de problème», a-t-il poursuivi.

Même son de cloche du côté de Matthias Canto, éleveur de races à viande de la région de Rennes. Comme le rapporte 20 Minutes, il était présent lors de l’action des Jeunes agriculteurs de Jimmy Guérin. De la vente aux acteurs industriels comme Jean-Rozé ou Bigard, il est passé à la livraison en direct aux marchés et bouchers locaux. «Je m’en tire avec 5 euros du kilo. Avant, j’étais à 4 euros. Vous imaginez la différence sur une bête de 400 kilos», se félicite-t-il.

Les militants écologistes «ne connaissent ni l’agriculture ni nos métiers»

Si les négociations de prix restent un des plus importants chevaux de bataille des agriculteurs, ce n’est pas le seul, comme le souligne Jean-Louis Ogier:

«Les écolos bobos sont notre plus gros problème. Ils ressortent sans cesse des alinéas d’arrêtés afin de nous poser des problèmes. C’est n’importe quoi. Si l’on continue comme cela, on ne pourra bientôt plus travailler.»

De très nombreux agriculteurs et syndicats dénoncent depuis plusieurs années un véritable «agribashing». Ils crient leur colère face à ce qu’ils considèrent comme un manque de reconnaissance. Groupe de défense des loups, militants vegans et anti-pesticides, ils sont nombreux à s’en prendre régulièrement aux agriculteurs et éleveurs français.

​Des dizaines d’intrusions dans des exploitations sont répertoriées chaque année. «Le bilan 2019 des atteintes aux biens commises au préjudice du monde agricole affiche une hausse de +1,5 % (+216 faits) pour un total de 14.498 faits enregistrés (deux atteintes chaque heure)», détaille le ministère de l’Intérieur. Le 10 septembre 2019, des millions de Français découvraient ces «agriculteurs traumatisés et en colère» grâce à un reportage diffusé lors du 20 heures de Gilles Bouleau sur TF1. 

Le gouvernement a décidé de réagir. Le ministère de l’Intérieur présentait le 13 décembre 2019 la cellule Demeter, du nom de la déesse grecque de l’Agriculture. Le but de cette instance composée de gendarmes? Le «suivi des atteintes au monde agricole».

D’après Jean-Louis Ogier, il y avait urgence:

«Si l’on continue d’embêter les paysans, qui sont déjà de moins en moins nombreux, l’agriculture risque de se retrouver en sous-production. Le danger est là.»

Selon l’agriculteur, les militants écologistes «ne connaissent ni l’agriculture ni nos métiers». «Quand je suis sorti de l’école dans les années 1960, les désherbants n’existaient pas. À peine les expérimentait-on dans certains coins. On faisait tout à la main. Mais il y avait beaucoup de main-d’œuvre. C’est très loin d’être le cas aujourd’hui.»

​L’animosité entre écologistes et agriculteurs ne date pas d’hier. Mais elle semble avoir franchi un cap ces dernières années. En mai 2019, la Frapna Drôme, une branche locale de France nature environnement (FNE), recevait «sa première menace de mort en plus de quarante ans d’existence», rapporte Le Monde. Un message qui évoquait «des balles à sangliers pour les loups et les amis des loups».

Jean-Louis Ogier s’inquiète de ce climat délétère. Ira-t-on vers des affrontements violents?

«Je ne veux pas m’aventurer là-dessus, mais on ne sait pas comment les agriculteurs vont réagir, ni comment ces écolos bobos rêveurs le feront», rétorque le responsable de la section fruits et légumes de la CR.

Il n’est en tout cas pas optimiste pour l’avenir de la profession, gangrenée par un taux de suicides supérieur de 12,62% au reste de la population: 

«Je plains les jeunes qui vont se lancer dans l’agriculture. Quand je vois les masses d’argent nécessaires pour faire tourner une exploitation, je me dis que c’est impossible avec les prix que l’on nous propose.»

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Tags:
crise économique, agriculture, France, Covid-19
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