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Alors que le conflit syrien dure depuis une décennie, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a publié un communiqué accusant Bachar el-Assad d’être responsable de la situation. Un avis loin d’être partagé par le politologue franco-syrien Bassam Tahhan, pour qui la France pourrait bien avoir à rendre des comptes.

Concernant la Syrie, le discours français, et par extension occidental, est bien rodé. L’occasion était trop belle pour le ressortir en ce funeste dixième anniversaire du conflit syrien. Ainsi Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, s’est-il fendu d’une déclaration aux allures de réquisitoire, publiée le 15 mars: «Il y a dix ans, des dizaines de milliers de Syriens sont descendus pacifiquement dans la rue pour réclamer le respect de leurs droits les plus fondamentaux. La réponse brutale et aveugle du régime de Bachar el-Assad et son rôle dans le conflit qui s’en est suivi ont déclenché l’une des entreprises criminelles et des crises humanitaire les plus graves depuis la Seconde Guerre mondiale.»

«L’attitude française, méprisante et injuste, vis-à-vis du peuple syrien et de son gouvernement légitime n’a pas changé d’un iota», dénonce au micro de Sputnik le politologue franco-syrien Bassam Tahhan.

L’ancien maître de conférences d’arabe à l’École polytechnique pense que la France «fait planer des menaces» concernant de «fausses accusations». Bassam Tahhan fait notamment référence aux dénonciations d’attaques chimiques portées par les forces de la Coalition occidentale contre le gouvernement syrien. «Le recours à ces armes par le régime syrien, documenté et irréfutable, à de nombreuses reprises, y compris après son adhésion à la Convention d’interdiction des armes chimiques en septembre 2013, est inacceptable –et ne sera pas accepté», a en effet prévenu Jean-Yves Le Drian.

​Ainsi Paris se dit «pleinement mobilisé pour qu’une réponse appropriée soit apportée», afin de punir les attaques chimiques. En 2018, la France avait participé, en compagnie de Washington et de Londres, à des bombardements en réplique à l’attaque chimique qui aurait, selon les capitales occidentales, été lancée par les forces de Bachar el-Assad à Douma, ce que le gouvernement syrien a toujours nié. Une position partagée par Bassam Tahhan:

«Grâce aux Russes qui sont présents sur place, on sait que les islamistes se sont fait une spécialité d’actions visant à faire accuser Damas d’être à l’origine d’attaques chimiques. Jean-Yves Le Drian me fait sourire quand il parle de preuves irréfutables. On se souvient par exemple de l’étude du MIT en 2014.»

L’expert fait ici référence à un document de vingt-trois pages rédigé par Richard Lloyd, ancien inspecteur de l'ONU, expert en missiles, et Theodore Postol, professeur au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), à propos du massacre de la Ghouta en 2013. Dans leur l’étude, les deux spécialistes affirmaient que les attaques chimiques avaient été lancées depuis une zone tenue par les «rebelles» syriens.

Jean-Yves Le Drian «l’épouvantail français»

Bassam Tahhan n’est guère surpris par le ton dont use Jean-Yves Le Drian. La volonté française de poursuivre «son action résolue contre le terrorisme en Syrie» le fait toutefois bondir: «Je rappelle que Jean-Yves Le Drian était le ministre de la Défense de François Hollande quand ce dernier a autorisé en 2013 la livraison d’armes françaises à des groupes de rebelles soi-disant modérés en Syrie.»

«Jean-Yves Le Drian est l’épouvantail français de ce conflit syrien, dans lequel il est impliqué depuis presque dix ans», tonne notre intervenant.

À en croire Bassam Tahhan, la position française exprimée par Jean-Yves Le Drian relève du cynisme le plus total. Notamment quand le chef de la diplomatie assure: «La France s’est engagée de longue date pour que l’ensemble des crimes commis en Syrie ne demeure pas impuni.»

«Plusieurs enquêtes ont également été ouvertes par la justice, en France comme en Allemagne. Le gouvernement français y apportera toute contribution utile pour faire progresser la justice et reculer l’impunité», précisait d’ailleurs le ministre.

Une synthèse «de l’hypocrisie occidentale»

«Quand monsieur le ministre utilise des termes comme "Mécanisme international, impartial et indépendant", il joue avec le feu», avertit Bassam Tahhan, avant d’ajouter: «La France peut aussi faire l’objet d’accusations de la part du peuple syrien, notamment de personnes ayant perdu des proches à cause de l’ingérence française, que ce soit à Alep, à Damas ou ailleurs.»

Les responsabilités françaises pourraient un jour être engagées, pense notre interlocuteur: «Il faut cesser de se cacher derrière le secret Défense», enjoint-il.

​En 2014, sept civils syriens –dont des proches avaient été victimes de «rebelles»– avaient demandé au tribunal administratif de Paris une réparation symbolique de un euro. Un dédommagement «pour les fautes personnelles commises par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, dans ses fonctions». Le rapporteur public avait demandé le rejet de la demande des plaignants, estimant que la justice administrative était incompétente à l'égard des «actes de gouvernement», rapporte Le Figaro.

«En revanche, les cours de justice occidentales sont compétentes pour juger des Syriens», ironise Bassam Tahhan.

En définitive, le communiqué de Jean-Yves Le Drian est, selon Tahhan, une synthèse «de l’hypocrisie occidentale» dans le dossier syrien. De même qu’une preuve de la «médiocrité» de la diplomatie française. «Le plus choquant restant qu’il se désole que 80 % de la population syrienne vive sous le seuil de pauvreté en assurant que la France n’a cessé de soutenir cette même population depuis le début du conflit», tempête Bassam Tahhan. Et de conclure:

«Il se garde bien de parler des sanctions internationales contre la Syrie auxquelles participent la France et qui ont des conséquences désastreuses pour le peuple syrien.»

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terrorisme, Etat islamique, islamisme, islam, guerre, Jean-Yves Le Drian, Emmanuel Macron, conflit syrien, dossier syrien, crise syrienne, Syrie
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