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Après que la Suisse a voté une loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, Rachid Nekkaz, entrepreneur algérien, a annoncé vouloir payer les amendes dressées pour port du niqab. Il dit ne pas remettre en question les lois votées démocratiquement, mais militer pour «la liberté de manifester librement sa religion». Interview.

51,2%. C’est par cette courte marge que la Suisse a approuvé le 7 mars l’initiative populaire «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage». Une démarche que beaucoup soupçonnent de viser les femmes qui portent le niqab et la burqa. En attestent les affiches de campagnes qui ont été placardées un peu partout en Suisse avant la tenue du vote.

​Face à cette situation, Rachid Nekkaz, homme politique et entrepreneur algérien, s’est proposé de payer toutes les contraventions dressées aux femmes suisses verbalisées pour port du niqab. Une démarche qu’il entreprend depuis plusieurs années en Europe lorsque des lois similaires sont votées, comme en France en 2010.

Sputnik a interrogé celui qui a remis son passeport français en 2013, car il ne se «reconnaissait plus dans les lois liberticides votées en France», mais également pour pouvoir se présenter aux Présidentielles algériennes de 2014, projet avorté faute d’un dossier complet, selon Alger.

Sputnik: Après l’avoir fait en France et dans d’autres pays européens, c’est désormais en Suisse que vous souhaitez payer les amendes des femmes verbalisées pour avoir porté le niqab. Quelle est la motivation principale derrière votre initiative? 

Rachid Nekkaz: «Avant toute chose, je dois vous dire qu’à titre personnel, je suis opposé au port du niqab, car je considère que c’est un frein à l’intégration et à la promotion des femmes dans la société occidentale. D’ailleurs, ma femme, Cécile Le Roux, qui est une Américaine diplômée en littérature à l’université de Stanford en Californie, ne porte ni le voile, ni le niqab, ni le burkini.

Ceci étant clarifié, depuis 20 ans, je milite à travers le monde aussi bien en Europe que dans les pays musulmans pour la liberté religieuse, la liberté d’opinion et contre la corruption des élites au pouvoir. Le paiement des amendes pour la liberté de porter le niqab en Suisse ou de ne pas porter le voile en Iran s’inscrit dans la droite ligne de la philosophie de Voltaire qui s’est battu au XVIIIe siècle pour la tolérance religieuse, à une époque où les protestants subissaient une véritable inquisition de la part des Rois Catholiques, notamment en France.»

Sputnik: Vous vous réclamez d’un combat en faveur de la démocratie. Votre action n’est-elle pas pourtant antidémocratique, au sens où vous militez contre l’avis de la majorité démocratique qui a voté librement pour une loi donnée? 

Rachid Nekkaz: «En ma qualité de militant algérien des droits de l’homme, je n’ai jamais remis en question les lois votées démocratiquement ou par les peuples ou par les parlements des différents États où j’interviens, car je respecte la volonté souveraine des citoyens.

«Je suis opposé au port du niqab», mais «pour la liberté religieuse»

Mon action est totalement démocratique en ce sens où je respecte à la lettre les lois liberticides de ces États quand bien même elles sont manifestement en infraction avec l’article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme, signée par tous les États de la planète, portant sur la liberté de manifester librement sa religion en privé ou en public dès lors qu’elle ne constitue pas un danger pour la liberté d’autrui ou par la sécurité de l’État.

Au demeurant, les lois votées stipulent que les femmes vêtues d’un voile dissimulant leur visage doivent payer une amende. En me proposant de payer directement ou indirectement ces amendes, je ne fais que respecter absolument la loi. D’ailleurs, d’un point de vue juridique, le paiement de l’amende annule définitivement l’infraction constatée.»

Sputnik: Pensez-vous que les gouvernements et parlements qui votent ces lois interdisant le niqab le font par islamophobie ou sous la pression politique et électorale de droites européennes qui seraient islamophobes?

Rachid Nekkaz: «Je ne me permettrai pas de porter un jugement sur les motivations des peuples ou des parlements à voter des lois nationales à propos de la problématique du voile porté en Suisse par 40 femmes seulement, dont 67% sont des Européennes converties à l’Islam.

Je crois que c’est d’abord et avant tout la médiatisation à outrance d’un islam violent, véhiculé par des groupes intégristes barbares, représentant à peine 0,01% des musulmans de la planète, qui inquiète et fait peur à juste titre aux peuples occidentaux. Forts de ce constat sociologique, les partis extrémistes en profitent pour surfer sur cette lame de fond pour diaboliser les femmes musulmanes en votant des lois dont la nature même est de priver concrètement de leur liberté vestimentaire des citoyennes pacifiques et sans défense face à l’anathème de la société crispée, inquiète et déboussolée.»

Sputnik: Certains vous accusent, à travers vos actions, de participer à la fragmentation de ces sociétés européennes et de faire le jeu des islamistes, que leur répondez-vous?

Rachid Nekkaz: «Je crois que ces accusations infondées surestiment mon importance. Je ne suis qu’un simple militant des droits de l’homme et de la femme, épris de liberté qui a renoncé à sa nationalité française en 2013, en partie parce que je ne me reconnaissais plus dans les lois liberticides votées en France contre la communauté musulmane, en particulier sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

À titre d’élément de comparaison, à ce que je sache, personne n’a accusé à son époque le philosophe Voltaire de fragmenter ou de diviser la société française ou européenne en prenant la défense des protestants, victimes d’une véritable inquisition des Rois Catholiques. Je vous rappelle qu’en 1553, c’est à Genève en Suisse, que Michel Servet, un protestant d’origine juive, a été condamné au bûcher par le Grand Conseil de la République parce qu’il avait commis le crime d’avoir choisi la foi protestante.

«Personne n’a accusé Voltaire de fragmenter la société française»

Qu’est-ce qui est humainement et moralement plus grave, respecter la loi en payant au profit des femmes musulmanes inoffensives les amendes qui enrichissent le trésor public de la Suisse et de sept autres pays européens, ou de brûler des pauvres malheureux protestants sur la place publique?»

Sputnik: Vous vous dites défenseur de la liberté des femmes de porter le niqab et non de la burqa, ça peut sembler paradoxal aux yeux de nombreuses personnes. Pourquoi ces quelques centimètres de tissus font-ils toute la différence pour vous? 

Rachid Nekkaz: «La différence entre le niqab et la burqa est symboliquement et philosophiquement très importante. Elle va au-delà de la taille du tissu. Car dans le cas du niqab, il s’agit d’un tissu porté librement et sans aucune contrainte dans l’espace public par des femmes européennes.

En revanche, la burqa est un tissu grillagé avilissant et dégradant que les femmes sont obligées de porter en Afghanistan sous la contrainte des groupes talibans obscurantistes et rétrogrades. La burqa symbolise la soumission absolue de la femme au diktat des hommes.»

Sputnik: Vous invoquez régulièrement Voltaire dans votre combat pour le droit des femmes européennes à porter le niqab. Pourquoi ces prémisses voltairiennes ne s’appliquent-elles pas à la burqa?

Rachid Nekkaz: «Quand j’étudiais l’histoire de la philosophie à la Sorbonne, j’étais admiratif de la démarche intellectuelle de Voltaire et de son esprit de tolérance lorsqu’il avait décidé d’être le porte-drapeau de la liberté religieuse en Europe à contre-courant de la pensée inquisitrice de l’époque.

Je me suis totalement identifié à son combat lorsque j’ai vu poindre les premières lois anti-musulmanes en 2010 en Belgique et en 2011 en France. Dans mon esprit, elles représentaient l’équivalent de l’édit de Fontainebleau de Louis XIV en 1685 qui avait mis fin à la tolérance religieuse dont bénéficiaient les protestants depuis 1598 grâce à l’édit de Nantes du Roi Henri IV.

Cet esprit voltairien ne peut pas s’appliquer au port de la burqa, car ce tissu n’est pas un vêtement porté librement par les femmes. Il leur est totalement imposé contre leur volonté par certains groupes radicaux afghans en quête de virilité moyenâgeuse.

«La burqa n’est pas un vêtement porté librement par les femmes»

D’ailleurs, vous ne verrez jamais une femme se vêtir d’une burqa en Europe dans les rues de Londres, Berlin, Genève ou de Madrid. L’esprit de tolérance voltairienne ne s’applique que dans les cas de choix religieux, philosophiques, politiques, vestimentaires librement consentis et non imposés. J’ai longuement développé ma philosophie de la tolérance en Europe et dans le monde musulman dans l’ouvrage Le Voltaire du Niqab que j’ai fait paraître en 2018 [Éd. MJC, ndlr].»

Sputnik: Dans la même veine de votre combat ici en Europe, vous aidez financièrement et judiciairement des femmes dans des pays comme l’Iran afin qu’elles aient la liberté de ne pas se voiler. N’y a-t-il pas là un paradoxe dans le combat que vous menez, au sens où certaines femmes provenant de ces pays où le voile est obligatoire vous voient financer la défense du port d’un voile qui pourrait leur coûter cher si elles l’enlèvent?

Rachid Nekkaz: «J’ai toujours été cohérent dans ma démarche philosophique et militante. Je défends la liberté d’opinion, politique, religieuse et philosophique partout où je peux dans le monde, que ce soient en Europe, en Afrique ou en Asie.

Dans huit pays en Europe, je défends la liberté de porter le niqab et le droit des Roms, chrétiens orthodoxes de vivre en paix. Dans les États musulmans (Soudan et Iran), je défends la liberté des femmes de ne pas porter le voile si tel est leur désir. Et en Asie, je défends sur le terrain le droit à la vie des peuples ouïghours et tibétains bouddhistes en Chine et des Rohingyas en Birmanie. Je n’ai pas une philosophie des droits de l’homme à géométrie variable.

«En Iran, je suis très fier d’avoir contribué à la libération de 29 femmes»

Au sujet du cas de l’Iran, je suis très fier d’avoir contribué à la libération de 29 femmes lorsque je me suis rendu à Téhéran le 8 mars 2018 à l’occasion de la journée internationale pour les droits de la femme. Le soutien de l’ayatollah Golpagani a été un élément important pour mettre fin à l’incarcération de ces femmes qui avaient osé retirer leur voile sur la place publique.

Fort heureusement, la loi iranienne ne prévoit pas d’ôter la vie à ces femmes pacifiques et courageuses. Je répondrai toujours présent pour leur venir en aide en Iran soit pour payer leurs amendes, soit pour intercéder en leur faveur afin d’obtenir leur libération. À cet égard, je dois saluer le courage et le volontarisme de Maître Nesrine Soutoudeh, une avocate exceptionnelle, de petite taille, mais grande par ses principes, à qui j’ai eu l’honneur de rendre visite chez elle, à Téhéran. Elle a payé au prix fort son combat pour la liberté des femmes iraniennes. Trois mois après notre rencontre, elle a écopé –le 13 juin 2018– de plusieurs condamnations qui représentent 38 ans de prison. Elle avait déjà passé trois ans sous les barreaux entre 2010 et 2013, ce qui lui avait valu le Prix Sakharov.

Après être sorti moi-même de prison, où j’ai passé 443 jours de détention arbitraire sans procès ni condamnation du 4 décembre 2019 au 19 février 2021 pour avoir appelé entre autres au boycott des élections algériennes du 12 décembre 2019, l’un de mes principaux objectifs sera désormais d’obtenir la libération de Maître Nesrine Soutoudeh auprès des autorités iraniennes, incha Allah.»

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burqa, anti-islam, islamophobie, islamisme, islam, Suisse, niqab
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