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    Abir Moussi, entourée de son équipe de campagne, à Tunis, le 6 septembre 2019

    Tunisie: «Nous ne sommes pas un copier-coller du système Ben Ali» - Abir Moussi

    © Sputnik . Safwene Grira
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    La pasionaria anti-islamiste du paysage politique tunisien n’en démord pas: en se présentant à l’élection présidentielle du 15 septembre prochain, Abir Moussi entend mettre un terme à une situation d’aliénation qui prévaut en Tunisie depuis le Printemps arabe. Au cœur de son «plan de sauvetage», le rétablissement d’institutions fortes.

    Chantre de l’anti-islamisme dans la Tunisie postrévolutionnaire, Abir Moussi, 44 ans, est candidate à l’élection présidentielle anticipée du 15 septembre. Cette avocate native de la région de Monastir, ville du premier Président Habib Bourguiba, s’est engagée tôt dans la politique en rejoignant le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), héritier du parti Néo-Destour, qui a ramené l’indépendance au pays, en 1956.

    En janvier 2010, Abir Moussi est nommée secrétaire générale adjointe du parti, chargée de la Femme. Une année plus tard, le soulèvement populaire du Printemps arabe a conduit à la chute du Président Zine El Abidine Ben Ali. En mars 2011, dans une ambiance d’effervescence révolutionnaire particulièrement hostile aux symboles de l’ancien régime, elle était la seule avocate à défendre le parti devant la justice, qui a fini par prononcer sa dissolution.

    Peu à peu, les errements politiques, défaillances sécuritaires et échecs économiques imputables aux autorités de la transition ont constitué les ingrédients d’une déconvenue générale frappant les Tunisiens, et ont servi de rampe de lancement au retour des Benalistes.

    En 2016, Abir Moussi a pris la tête du Parti destourien libre (PDL), une formation fondée trois années plus tôt par l’ancien Premier ministre Hamed Karoui qui a décidé, après un échec aux législatives, de se retirer en passant le flambeau à la jeune génération.

    Sputnik: Votre slogan de campagne pour la présidentielle est «Démocratie responsable, libertés garanties». Est-ce une façon de répondre à vos détracteurs qui craignent dans votre candidature un «retour du despotisme»?

    Abir Moussi: «Pas du tout! Nous avons choisi ce slogan non pas en fonction de ce que disent nos détracteurs, mais en prenant en considération notre vision des choses. Et il faut dire qu’il est réellement dans notre intention et notre programme de bâtir une démocratie responsable et de garantir l’exercice des libertés. C’est notre vision de l’action politique et de la Tunisie que l’on veut.»

    Abir Moussi, à son siège de campagne, à Tunis, le 6 septembre 2019 ©Safwene Grira
    © Sputnik . Safwene Grira
    Abir Moussi, à son siège de campagne, à Tunis, le 6 septembre 2019 ©Safwene Grira

    Sputnik: On vous classe parmi les populistes. Ce qualificatif vous gêne-t-il?

    Abir Moussi: «Seuls les plus irréductibles parmi nos détracteurs disent cela. Je pense qu’ils sont gênés par ma popularité grandissante ainsi que par la grande adhésion que suscite mon discours. Voir du populisme là où je dresse un diagnostic de la réalité – données chiffrées à l’appui –, là où je propose des solutions adaptées, c’est plutôt révélateur d’un constat d’échec! Le terme populiste ne s’applique pas du tout dans mon cas.»

    Sputnik: Finalement, seriez-vous un simple lifting apporté au système politique qui avait cours avant 2011? Avec peut-être un correctif au niveau des libertés publiques et de la démocratie?

    Abir Moussi: «Non, nous ne serons pas un copier-coller [du système politique prérévolutionnaire, NDLR]. On est pour garder, et développer, tout ce qui a été fait de positif dans l’ère précédente. Tout ce qui est perfectible, voire négatif, ne sera pas retenu. Nous ne rejetons pas le passé, d’autant plus qu’il y a de bonnes choses à prendre. Mais notre vision est principalement tournée vers l’avenir!

    On est favorable à la stabilité politique, à un pouvoir exécutif capable de prendre des décisions. Nous sommes pour le multipartisme, la démocratie, la liberté d’expression, un système politique républicain, l’égalité des citoyens devant la loi, un État fort de ses institutions, et contre l’islam politique

    Sputnik: Pas de possibilité de gouverner ni de s’allier avec Ennahda…

    Abir Moussi: «Bien sûr que non.»

    Sputnik : Ni d’islam politique…

    Abir Moussi: «Non plus, je rejette l’islam politique. Le projet de nouvelle Constitution que nous proposerons, après mon élection, interdit les partis qui ne séparent pas le politique du religieux, ou même les partis avec un simple référentiel religieux.»

    Sputnik: Des partis pourront se soustraire à cela en se positionnant comme de simples partis conservateurs…

    Abir Moussi: «Il faut savoir qu’on va changer aussi la loi régissant les partis politiques. Aujourd’hui, en se constituant, les partis politiques déposent des statuts incolores et indolores. Il faut attendre le moment où le parti entame des activités, adopte un certain discours, pour qu’on en devine un peu la coloration politique.

    Avec cette nouvelle loi, on va pouvoir davantage observer le fonctionnement des partis politiques. Mieux: le contrôle s’exercera sur les statuts, comme c’est le cas actuellement, mais aussi sur les activités, les orientations et les discours, qui ne devront pas être incitatifs ni entretenir une confusion entre religion et politique. Un parti ne pourra pas être reconnu légal s’il est affilié à une organisation internationale comme les Frères musulmans, s’il ne poursuit pas d’agenda externe…»

    Sputnik: Votre programme s’inscrit en faux contre le «Printemps arabe», que vous appelez «le ravage arabe». De quoi s’agit-il au juste?

    Abir Moussi: «Ce que je veux dire par là, c’est qu’il s’agit d’un système qui est venu saper nos institutions nationales établies depuis l’Indépendance. Un système dont la philosophie est basée sur la division nationale, l’affaiblissement des institutions et la dissolution des centres décisionnels. À un pouvoir exécutif fort gérant la chose publique, on a substitué les tiraillements politiques, le nomadisme parlementaire, les faux consensus, les alliances contre nature et autres compromissions!

    On n’est plus dans un système fondé sur des institutions fortes et sur le respect de la loi, mais dans une logique de majorités se mettant d’accord entre elles pour rafler un certain nombre de voix, moyennant des contreparties douteuses afin de présider au destin du peuple tunisien! Nous nous inscrivons en faux contre de telles pratiques!

    Nous voulons d’un système basé sur l’unité nationale. Un système où l’on sait qui prend les décisions et qui exerce le contrôle. Nous sommes pour une séparation claire des pouvoirs et pour un équilibre entre ceux-ci. Or, que voit-on aujourd’hui? Un pouvoir aliéné à un autre. L’exécutif ne peut bouger le petit doigt sans l’aval du législatif, qui est entre les mains des partis de la majorité!»

    Sputnik: Mais qui serait exactement derrière ce système?

    Abir Moussi: «Il s’agit d’acteurs politique résidant à l’étranger et qui, en 2011, se sont empressés de rentrer en Tunisie. Non pas pour proposer des alternatives politiques, mais pour déconstruite tout ce qui existait! La Constitution a été dissoute, alors qu’il suffisait de quelques amendements pour y introduire, au besoin, des garanties pour plus de libertés. L’Assemblée des députés, la Chambre des conseillers, le parti qui a donné l’indépendance au pays, tout a été dissous! Le même sort a été réservé au système sécuritaire qui était en charge, notamment, des opérations préventives dans la lutte antiterroriste.»

    Sputnik: Vous parlez de gens qui étaient à l’étranger. C’est un peu aussi «une main de l’étranger» que vous accusez?

    Abir Moussi: «C’est un peu le cas. D’ailleurs, les déclarations d’un certain nombre de responsables politiques étrangers permettent, aujourd’hui, de le confirmer! Mais il ne s’agit pas d’un plan propre à la Tunisie, c’est plutôt un plan dont l’exécution concerne toute la région arabe et qui poursuit des intérêts stratégiques déterminés.»

    Sputnik: En même temps, on pourrait vous rétorquer que ces présumés plans, vous devriez en subir le diktat vous-même, une fois que vous serez à la tête d’un pays affaibli et endetté…

    Abir Moussi: «Non, au contraire. Parce que si je me présente aujourd’hui à la présidence de la République, c’est parce que je suis bien consciente des différentes desseins et agendas. Je vais m’adresser à l’ensemble du peuple tunisien pour l’exhorter à dépasser cette crise économique qui nous a laissés dans un état de dépendance.

    Les Tunisiens sont aujourd’hui conscients qu’il faut rétablir la production du phosphate, des énergies, relancer l’industrie et les exportations, renflouer nos caisses avec la devise étrangère. Je vais m’orienter vers des niches qui vont me permettre de sauver le pays. Je ne vais pas continuer à adopter des solutions consacrant l’état de dépendance existant aujourd’hui.

    Tout cela est possible. Le Président de la République compte la diplomatie parmi ses prérogatives. Je vais donc actionner ce levier pour servir cette vision socio-économique en ramenant des investissements, en nous rapprochant d’autres puissances et États et en nouant de nouveaux partenariats, économiques, culturels, etc.

    L’objectif est de tout faire pour que la roue économique tourne de nouveau, pour que l’endettement se résorbe et que l’on revalorise la culture du travail.

    J’apporte un plan de sauvetage pour la Tunisie qui rompt avec la politique de l’aliénation.»

    Sputnik: La rupture que vous prônez se décline, aussi, diplomatiquement. Comment voyez-vous l’actuelle diplomatie tunisienne?

    Abir Moussi: «L’action diplomatique tunisienne s’est un peu améliorée depuis la gouvernance de la Troïka (2011-2014). Cette époque a été une véritable catastrophe pour notre diplomatie. On a tourné le dos à des principes qui étaient les constantes de nos relations internationales, pour s’engouffrer dans des problèmes qui ne nous concernaient pas.

    Donc, sur le principe, il y a bien eu des améliorations. Mais notre diplomatie reste toujours peu efficiente, sur le plan économique. Ce n’est pas une diplomatie qui ramène des investissements massifs, ni qui effectue du lobbying économique. J’en veux pour preuve notre inscription, en 2018, sur des listes noires (et grises) par des organisations intergouvernementales. Tant que la main des Frères (musulmans, ndlr) continuera de manipuler les rouages de l’État, il n’y aura ni l’audace ni la détermination ni la clarté suffisante pour des relations internationales bénéfiques à l’économie tunisienne.

    En ce qui nous concerne, nous serons déterminés et clairs quant à la stratégie que nous allons adopter. Le plus important, c’est que la diplomatie soit mise au service de l’économie. Sur le plan politique, on sera pour un positionnement modéré dans le droit fil de la tradition bourguibienne.»

    Tags:
    printemps arabe, Zine El-Abidine Ben Ali, Tunisie
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