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    Des électeurs, présidentielle en Tunisie

    Présidentielle en Tunisie: quand les doigts encrés font office de code promo

    © Sputnik . Safwene Grira
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    Centres de beauté, restaurants, bars et même une animalerie rivalisent de tarifs avantageux réservés… à ceux qui ont accompli leur devoir électoral à la Présidentielle tunisienne anticipée. Pour en profiter, on ne montre point patte blanche, juste un doigt bleuté, preuve de son civisme. Suffisant pour faire décoller la participation?

    Ce n’était censé être qu’une technique –artisanale, certes– pour empêcher le double vote. La voilà aujourd’hui investie d’une nouvelle vocation: la stigmatisation des abstentionnistes et la désignation des bons citoyens! Il s’agit de l’encre électorale indélébile, que l’instance indépendante des élections en Tunisie a choisi de maintenir pour ce 5e scrutin consécutif dans la Tunisie postrévolutionnaire: l’élection présidentielle anticipée du 15 septembre.

    Une fois arrivé à son centre de vote, l’électeur présente sa carte d’identité nationale et doit, avant de passer à l’isoloir, enduire son index gauche d’une encre spécialement importée pour l’occasion.

    Une affiche dans un centre de vote à la Marsa, au Nord de Tunis, expliquant les étapes du vote
    © Sputnik . Safwene Grira
    Une affiche dans un centre de vote à la Marsa, au Nord de Tunis, expliquant les étapes du vote

    «Du centre de vote… au centre de beauté!»

    «D’habitude, je prends un peu de javel avec moi pour effacer un tant soit peu la trace de l’encre. Mais il ne fallait surtout pas le faire aujourd’hui!», raconte Eya, que Sputnik a rencontrée dans un centre de beauté «Fleur de Lys», au Lac 2, la banlieue nord de Tunis.

    C’est dans ce centre que Eya va confier ses mains, dont son doigt enduit d’encre, à son esthéticienne. Après des soins de manucure et d’onglerie, elle s’offrira même une nouvelle coupe de cheveux! Si Eya est passée «directement du centre de vote au centre de beauté», comme elle explique, c’est bien parce qu’il y avait, ce jour-là, «une offre qu’elle ne pouvait pas refuser»: une réduction de 50%... sur simple présentation d’un doigt enduit d’encre bleue.

    «J’ai découvert l’offre des 50% sur la page Facebook du centre de beauté. Pour moi, c’était une façon de joindre l’utile à l’agréable. Dans mon cas, j’avais déjà prévu d’aller voter. Mais je pense que ce genre d’initiatives pourrait encourager les femmes à aller voter! Une sorte de récompense pour leur sens civique!», explique Eya à Sputnik.

    Elles ont été en tout cas nombreuses à saisir cette offre, à en croire la standardiste du centre. «Depuis hier, les téléphones de réservation de la part de gens voulant profiter de cette offre n’arrêtent pas!», explique à Sputnik la standardiste de « Fleur de Lys ».

    «50%, c’est peut-être beaucoup pour moi, mais une forte abstention sera trop pour tout le monde.»

    Un coup de marketing plutôt réussi, se félicite la directrice du centre, Feten Hidoussi. «Pour un dernier dimanche avant la rentrée, nous avons eu, aujourd’hui, beaucoup de clientes! Et il s’agit principalement de femmes voulant profiter du forfait élection!»

    Mais pour cette ancienne employée de banque qui suit de près la vie politique dans son pays, cette offre cache surtout un cri d’alarme.

    «Je discutais ces dernières semaines avec des clientes, et je remarquais le peu d’enthousiasme que certaines avaient quant à cette élection. Or, notre pays encourt aujourd’hui un véritable risque. Et il est essentiel que les gens prennent conscience des enjeux, notamment les jeunes. Alors, certes, 50% c’est peut-être trop. Mais s’il y a beaucoup d’abstention, cela risque d’être mauvais pour tout le pays. C’est notre destin qui est en train de se jouer aujourd’hui, ainsi que l’avenir de nos enfants!», s’inquiète Feten.

    Feten Hidoussi, dans son centre de beauté «Fleur de Lys»
    © Sputnik . Safwene Grira
    Feten Hidoussi, dans son centre de beauté «Fleur de Lys»

    L’offre qui est partagée en masse dans les réseaux sociaux semble avoir fait des émules. «C’est une bonne chose, tant que cela encourage les gens à aller voter!», se réjouit Feten. C’est le cas du restaurant de spécialités syriennes, Damascino, situé dans le quartier Menzah 5. Son gérant, Walid Khechini, relève que l’offre a été très favorablement accueillie sur les réseaux sociaux. «C’est vrai que 50% cela peut paraître un peu trop, voire pas rentable du tout. Mais bon, cela n’arrive qu’une fois tous les cinq ans!», dit-il à Sputnik.

    «On l’a fait pour encourager la démocratie et contre l’abstention. Tout client venant ici, en montrant son doigt encré, aura droit automatiquement à 50% de réduction sur tous nos menus! Tout fonctionne à l’encre ici», lâche-t-il, amusé.

    À la question de savoir s’il a vu sa clientèle augmenter en ce jour, Malek Ksontini, gérant de l’animalerie Z’animo réplique, quant à lui, que «l’objectif des 20% de remise pour chaque votant n’était pas de ramener plus de gens, mais de les pousser à voter! J’ai pensé à le faire parce que j’entendais beaucoup de gens autour de moi. Alors je me suis dit que si j’arrivais à encourager une seule personne, c’était toujours ça de gagné!», dit-il à Sputnik.

    Malgré une gamme de services plutôt large proposée par son animalerie (accessoires, aliments, toilettage, dressage), Malek reste conscient que ses promotions ne brasseront pas aussi large que celles des restaurants ou même des salons de beauté, étant donné la particularité des produits proposés et de la clientèle auxquels ils sont destinés.

    «Tout de même, des clients qui se sont rendus chez nous étaient contents du geste. Il y en avait ceux qui n’étaient pas venus depuis un certain temps, ceux qui en ont profité pour acheter des produits qu’ils trouvaient relativement chers et qu’ils avaient identifiés auparavant. Certains, encore, en ont profité pour s’approvisionner en grande quantité de produits non périssables. Comme ce client qui nous acheta, aujourd’hui, 10 litières pour chats, au lieu d’une seule!», énumère Malek Ksontini.

    Des électeurs dans un centre de vote à la Marsa, au Nord de Tunis
    © Sputnik . Safwene Grira
    Des électeurs dans un centre de vote à la Marsa, au Nord de Tunis

    Malgré la bonne volonté exprimée à travers ces initiatives, la participation ne fut pas au rendez-vous, avec un taux de l’ordre de 45%. Quelques heures seulement après la fermeture des bureaux de vote, et dans l’attente des résultats officiels, un sondage réalisé à la sortie des urnes par Sigma Group a donné deux candidats anti-système en tête, le professeur de droit constitutionnel, Kaïs Saïed, et le publicitaire Nabil Karoui, avec respectivement 19,5% 15,5% et des voix. Un résultat considéré par les observateurs comme un véritable séisme électoral. Beaucoup iront noyer leur chagrin dans quelque club, en trinquant une bonne vielle Celtia, la bière nationale. Là aussi, non sans avoir, préalablement, tendu l’index.

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    société, élection présidentielle, Tunisie
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