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Élu dans un contexte de contestations populaires réclamant toujours le départ du «régime», le Président algérien Abdelmadjid Tebboune «n’aura plus le souffle de Gaïd Salah contre son épaule». Avec la disparition de l’homme fort de l’armée, il aura par contre les mains libres pour prendre des «mesures d’apaisement», estime un expert algérien.

Pour ceux qui croient à la vocation messianique de l’armée algérienne –et ils étaient nombreux, ce lundi 23 décembre, sur les plateaux télévisés ou les réseaux sociaux algériens, à exprimer ce point de vue–, le timing du décès du général Ahmed Gaïd Salah, l’homme fort de l’Algérie post-Bouteflika, n’était que la preuve d’une «mission accomplie».

Comment ne pas voir, en effet, dans cette disparition survenue inopinément, quelques jours seulement après l’investiture d’un nouveau Président de la République, mais aussi au terme d’une élection imposée par Gaïd Salah à la contestation populaire du Hirak, quelque signe du destin?

Traduction: Intervenant sur la chaîne Ennahar TV, un officier algérien à la retraite, Mokhtar Saïd Mediouni, estime que Gaïd Salah est «un martyr du devoir national», qu’il «a accompli sa mission et mené l’Algérie à bon port».

«S’il était décédé avant la présidentielle, celle-ci n’aurait probablement pas pu se tenir!» lâche Akram Kharief, spécialiste de l’armée algérienne, en commentant le timing particulier de la disparition du chef d’état-major.

Après s’être éphémèrement (et relativement) rallié à la volonté populaire, au printemps 2019, en imposant au Président Abdelaziz Bouteflika une porte de sortie constitutionnelle, Ahmed Gaïd Salah a engagé un véritable bras de fer avec les milliers d’Algériens qui continuaient, au moins deux fois par semaine, à battre le pavé pour exprimer leur ras-le-bol du «système».

Déterminé à en découdre, le Hirak continuait d’exiger, ni plus ni moins, le départ des principales figures du «régime»… dont Gaïd Salah était un héraut. Au gré des tournées effectuées dans les différentes régions militaires, ce vice-ministre de la Défense enchaînait, de son côté, les discours, alertant sur une situation ne pouvant souffrir la table rase, qu’il assimilait à un véritable saut dans l’inconnu.

des manifestations en Algérie
© REUTERS / Zohra Bensemra
C’est ainsi qu’au terme de deux reports, et en dépit des nombreux appels au boycott, l’élection présidentielle a dû, malgré tout, se tenir. Abdelmadjid Tebboune, éphémère Premier ministre sous Bouteflika, et qui avait eu maille à partir avec le très controversé Saïd Bouteflika, frère du Président, s’est imposé dès le premier tour avec plus de 58% des voix. C’est lui-même, cumulant le poste de ministre de la Défense, qui a procédé,  quelques heures après le décès de Gaïd Salah, à la nomination du général-major, Saïd Chengriha, chef d’état-major par intérim.

«Chengriha n’est pas un politique. Je le vois mal faire des discours et orienter l’opinion publique [comme le faisait Gaïd Salah]. Cela préjuge, donc, d’un certain retrait de l’armée de la scène politique», prévoit Akram Kharief.

Bien que l’armée se défende, régulièrement, de tout empiètement dans le champ politique, peu d’Algériens croient à la neutralité politique de l’état-major, qu’il convient de distinguer, sur ce point, du reste de l’Armée nationale populaire (ANP). La Grande Muette n’a pas moins voix au chapitre sur les principales questions d’intérêt national, surtout quand il s’agit d’élire, ou de faire élire (selon la perspective), le Président de la République. En bon secret de Polichinelle, la tentation politique d’une partie du commandement militaire est d’abord un jeu de marionnettistes. Longtemps, on a vu dans les présidents de simples exécutants de la volonté indicible (par définition) de l’institution militaire.

En réalité, il s’agissait, entre les présidents et l’armée, davantage d’un modus vivendi, d’un pacte, dont les termes pouvaient varier au gré des alliances nouées entre les différentes branches du système. Accessoirement au gré de la personnalité et de la légitimité du Président. Certains n’avaient-ils pas cru voir, dans le retrait collectif des candidats à la présidentielle algérienne de 1999, une manœuvre savamment orchestrée par les généraux pour affaiblir, d’emblée, le tonitruant Abdelaziz Bouteflika?

Mal aimé, notamment pour son soutien à Bouteflika, Abdelmadjid Tebboune n’a pas été mieux élu, le scrutin qui l’a porté à El Mouradia, le 12 décembre 2019, ayant été boycotté par une grande partie des Algériens.

Débarrassé, toutefois, de la tutelle de Gaïd Salah, dont il «ne sentira plus le souffle contre son épaule», selon l’expression d’Akram Kharief, Abdelmadjid Tebboune pourrait se hasarder, désormais, à «faire ses preuves». Akram Kharief n’exclut pas, à titre d’exemple, que le nouveau Président puisse concrétiser sa main tendue au Hirak à la faveur de «mesures d’apaisement». Il s’agit, plus particulièrement, de la libération d’un certain nombre de «détenus politiques (…) qui s’en étaient pris personnellement à Gaïd Salah».

Akram Kharief évoque, par exemple, le cas des généraux à la retraite Hocine Benhadid ou Ali Ghediri, la cheffe du parti des Travailleurs (PT) Louisa Hanoune, ou encore la figure du mouvement de contestation Karim Tabbou. Tous ont été écroués, affrontant des chefs d’inculpation aussi graves que l’«atteinte au moral de l’armée» ou «à l’autorité de l’État».

La question avait été évoquée bien avant le décès de Gaïd Salah. «Beaucoup considèrent qu’une éventuelle libération de Karim Tabbou ou son maintien en détention constitueraient un indice [sur les] véritables intentions du nouveau Président faiblement élu», pouvait-on lire, le 19 décembre dernier, dans le quotidien francophone El Watan. «Je ne l’aurais pas vu désavouer Gaïd Salah et pousser vers leur libération», nuance Akram Kharief.

«Le cas de ces personnes pourra désormais être réétudié »

«Gaïd Salah se serait opposé à la libération des détenus politiques, à l’ouverture du champ médiatique, au travail des partis politiques sur le terrain, à la création de nouveaux partis politiques sur le terrain. Avec son départ, Abdelmadjid Tebboune a plus de cartes à jouer dans le sens de l’apaisement. Cela pourrait lui ouvrir l’occasion de faire de vraies concessions et d’ouvrir un vrai dialogue», affirme le spécialiste de l’armée algérienne.

Mais Akram Kharief n’est pas dupe. D’un côté, toute mesure d’apaisement ne saura satisfaire le mouvement populaire, in fine, à partir du moment où «la principale revendication du Hirak n’est pas le dialogue, mais la négociation d’un départ du régime». D’un autre côté, avec le décès de Gaïd Salah, Abdelmadjid Tebboune se retrouve paradoxalement «fragilisé» et presque en tête-à-tête avec le Hirak, conclut l’expert algérien.

Autant dire qu’Abdelmadjid Tebboune n’a d’autre choix que de rapidement enfiler et opposer son étoffe présidentielle, erga omnes: à l’égard du Hirak et du commandement militaire.

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Tags:
Abdelmadjid Tebboune, élections, Algérie
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