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La pression contre les professionnels de la presse algérienne s'est accentuée depuis le début du Hirak. C’est le cas du journaliste Khaled Drarni, qui risque jusqu’à dix ans de prison pour «atteinte à l’intégrité du territoire national», et de Mustapha Bendjama, trois années pour «distribution de tracts de nature à nuire à l’intérêt national».

Ce mercredi 11 mars, Mustapha Bendjama est de nouveau convoqué au tribunal d’Annaba, ville de l’est algérien distante de 600 kilomètres de la capitale. Le rédacteur en chef du journal régional Le Provincial ne connaît pas le motif de cette convocation, il sait juste qu’il doit se présenter devant le juge d’instruction.

Ses déboires avec la justice ont débuté dans le courant de l’année 2019, au plus fort du Hirak. Le 22 octobre 2019, à l’occasion de la journée nationale de la presse, il est arrêté sur son lieu de travail par quatre agents de police qui prennent également l’unité centrale de son ordinateur. Il lui est reproché d’avoir partagé sur son compte Facebook un rapport de la police d’Annaba consacré à la surveillance des journalistes locaux. Ce document, qui évoque notamment les activités de Mustapha, avait été publié par un autre rédacteur avant d’être largement diffusé sur le réseau social.

«À travers la quinzaine d'arrestations et les nombreuses poursuites judiciaires que j'ai subies et que je continue de subir, il est évident que mon crime est d'être un journaliste qui refuse de suivre la ligne éditoriale que le régime algérien en place veut imposer. Lors de ma deuxième comparution, durant laquelle j'ai été placé sous contrôle judiciaire, frappé d'une interdiction de sortie du territoire et interdit d'être présent sur les lieux des manifestations, la demande du procureur de la République était claire: le représentant du parquet m'a clairement ordonné de me taire», a indiqué à Sputnik Mustapha Bendjama avant d’entrer au tribunal.

Une charge qui remonte aux années 1970

Ce mercredi, au terme de sa comparution devant le juge d’instruction, Mustapha apprend que sa convocation est bien liée au rapport de police. «Je ne sais pas si le magistrat instructeur poursuivra la procédure à mon encontre ou s’il classera cette affaire», dit-il. Le journaliste sait seulement qu’il risque jusqu’à trois années de prison ferme pour «distribution, dans un but de propagande, de tracts, bulletins et papillons de nature à nuire à l’intérêt national», selon l’article 96 du Code pénal.

Les charges qui pèsent sur le journaliste Khaled Drareni sont bien plus graves.

Après une garde à vue qui aura duré 72 heures, le correspondant de TV5 Monde et représentant à Alger de Reporters sans frontières (RSF) a été poursuivi pour «atteinte à l’intégrité du territoire national» et «incitation à attroupement non armé» en vertu des articles 79 et 100 du Code pénal. Il risque jusqu’à dix ans de prison ferme pour cette accusation d’atteinte à l’intégrité territoriale alors qu’il a été arrêté au moment où il couvrait la marche du samedi 7 mars, donc en plein exercice de sa profession de journaliste.

Dans une déclaration à Sputnik, Me Moumene Chadi, membre du collectif d’avocats qui a assuré la défense du journaliste, souligne que ce chef d’accusation n’est apparu que lorsque Drareni a été présenté devant le juge d’instruction.

«L’atteinte à l’unité nationale est une accusation floue et complexe car elle n’a été utilisée que durant les années 1970. Elle a ressurgi à l’occasion du Hirak, notamment pour poursuivre les citoyens qui ont brandi le drapeau berbère. Pourtant, devant le procureur de la République et le juge d’instruction, Khaled Drareni a bien précisé qu’il couvrait les manifestations pacifiques en sa qualité de journaliste indépendant et qu’il n’a jamais participé aux marches en tant que manifestant. De plus, la prolongation de sa garde à vue avait pour objectif de trouver des éléments à charge dans son smartphone. Mais les policiers n’ont pas réussi à le déverrouiller car c’est un iPhone de dernière génération», note l’avocat inscrit au barreau de Constantine.

Khaled Drareni a été placé sous contrôle judiciaire mardi 10 mars. Il est lui aussi sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire. Les activistes Samir Belarbi, Slimane Hamitouche et Toufik Hassani comparaissaient aux côtés du journaliste et pour les mêmes charges. Samir Belarbi et Slimane Hamitouche ont tous deux été placés sous mandat de dépôt alors qu’ils avaient déjà purgé plusieurs mois de prison pour leur engagement dans le Hirak.

Le sort réservé à Toufik Hassani, qui a été renvoyé des rangs de la police pour s’être excusé publiquement après des violences subies par des manifestants, est plus dramatique encore. Interpellé lui aussi le 7 mars, il a été condamné à six mois de prison, dont trois mois fermes et trois mois de sursis, mais il a été arrêté dès la fin de l’audience pour comparaître devant une autre juridiction.

Mouvement de solidarité

Pour Me Moumène Chadi, le mouvement de solidarité qui a pris forme dès l’arrestation de Khaled Drareni a été un élément important qui a permis au reporter d’éviter une détention préventive. Durant trois jours, des dizaines de journalistes et de citoyens ont tenu un sit-in de protestation devant le tribunal de Sidi M’hamed. Une pétition a également été signée par plus de 300 professionnels des médias. Le mouvement de solidarité a pris une envergure internationale puisque plusieurs organisations, à l’instar de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), Reporters sans frontières (RSF), l’ONG Article 19, le Conseil de Genève pour les droits et les libertés ainsi que l’Union de la presse francophone (UPF) ont exigé sa libération. 

La question de la solidarité dans le secteur de la presse, au moment où la profession est soumise à de multiples pressions, est plus que jamais d’actualité. La défense des journalistes s’explique également par l’absence d’une organisation professionnelle réellement représentative. Zahir Mahdaoui, vice-président du Conseil national des journalistes algériens (CNJA), organisation créée en 2019, affirme à Sputnik que son syndicat est prêt à apporter son soutien à condition «de connaître avec précision la nature des accusations».

«La raison d’exister de notre syndicat est de défendre les intérêts moraux, professionnels et matériels des journalistes. Nous soutenons Khaled Drareni car il est hors de question qu’un journaliste soit emprisonné pour ses écrits, c’est précisé dans le Code de l’information de 2012. Maintenant, si une personne est accusée d’autre chose, qu’on nous le dise. Il semble que certains journalistes soient poursuivis pour des actes de chantage. Honnêtement, je ne peux pas critiquer la justice, les juges ou le président d’une cour. Donc lorsqu’un journaliste est arrêté, nous exigeons du parquet qu’il fasse un communiqué pour expliquer les motifs de son arrestation», affirme Zahir Mahdaoui.

Les cas de Bendjama et de Drareni ne sont pas des exceptions. Le journaliste Sofiane Merakchi a été placé en détention préventive depuis six mois pour avoir utilisé un équipement satellite soumis à autorisation pour faire des directs. Accusé de «contrebande», son procès doit se tenir ce dimanche 15 mars.

L’affaire de Saïd Boudour, journaliste freelance et lanceur d’alerte, est plus complexe. Poursuivi dans le cadre des révélations sur la saisie de 701 kg de cocaïne sur le port d’Oran, il est accusé «d’atteinte au moral des troupes, atteinte à l’unité nationale, publications de documents ayant pour but l’atteinte à l’intérêt national, outrage à corps constitué, publication de photos et documents sans accord, atteinte à la vie privée des personnes, diffamation et menace de publication».

Des engagements, peu de résultats

De leur côté, les autorités soufflent le chaud et le froid. Le Président Abdelmadjid Tebboune s’est engagé,  à plusieurs reprises, «à consacrer la liberté de la presse» dans le cadre «du respect de la loi et de la déontologie». Jusqu’à présent, le pouvoir s’est contenté de faire des annonces et de tenir des rencontres avec les médias sans pour autant prendre de mesures concrètes, notamment en matière d’ouverture des médias publics ou de distribution équitable de la publicité institutionnelle.

Concernant les poursuites engagées contre les professionnels des médias, le ministre de la Justice a indiqué, mardi 3 mars, que «les journalistes ne sont pas des super citoyens et sont des justiciables comme les autres». Belkacem Zeghmati a affirmé que le Code de l’information ne permet pas de prononcer des peines privatives de liberté «pour ce qui est appelé le délit de presse». Des propos tenus tout juste quatre jours avant la garde à vue prolongée et les poursuites engagées contre Khaled Drarni pour avoir couvert le Hirak.

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Hirak, procès, journalistes, Algérie
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