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Propagation du coronavirus - avril 2020 (210)
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En Algérie, les associations de protection des femmes et des enfants se disent inquiètes sur la question des violences familiales en période de confinement. Étant en présence permanente de leurs bourreaux, les victimes ont souvent du mal à demander de l’aide. Pour les associations, la fin du confinement dévoilera des «situations dramatiques».

Samedi 4 avril, Fougeroux, un quartier paisible sur les hauteurs d’Alger, a été secoué par un violent féminicide. Un policier a tué son épouse en usant de son arme de service en présence de leurs quatre enfants. Les quelques articles de presse qui ont rapporté l’information ont seulement précisé que l’agent de police s’était présenté au commissariat central de la capitale après avoir commis son acte. Difficile de faire un lien direct entre ce crime et le confinement partiel imposé par les autorités à Alger à travers un couvre-feu.

Pour Louisa Aït Hamou, universitaire et membre du Réseau Wassila (regroupement d’associations féministes et de protection de l’enfance), les faits sont là: ce féminicide est le onzième depuis le début de l’année 2020 et il s’est déroulé durant la période de la pandémie. Dans une déclaration à Sputnik, elle explique que ce «n’est que la partie émergée de l’iceberg, les meurtres de femmes sont certainement plus importants». Et le crime de Fougeroux est d’autant plus dramatique qu’il s’est produit en présence des enfants.

«Nous avons très peu d’informations sur ce sujet car les services de sécurité ne publient plus le nombre d’assassinats de femmes depuis 2013. Les chiffres ne servent pas à faire des scoops, ils sont utiles pour l’analyse d’une réalité et ils aident à prendre des mesures. Les militantes féministes et certaines associations ont donc pris l’initiative de mettre sur les réseaux sociaux toutes les informations sur les féminicides», précise Louisa Aït Hamou.

«Silence, on tue»

Pour la militante féministe, cette période de confinement volontaire, qui a débuté en Algérie à la mi-mars, est encore «très difficile à évaluer». Le Réseau Wassila dispose d’un centre d’écoute qui reste opérationnel grâce à deux écoutantes (une juriste et une psychologue) qui continuent à travailler depuis leur domicile. Louisa Aït Hamou indique que la psychologue a signalé «trois ou quatre nouveaux cas de violences conjugales ou familiales». Mais les statistiques seraient trompeuses car la communication entre les professionnelles du centre d’écoute et les femmes victimes de violences serait quasiment impossible en cette période.

«Il semblerait que les femmes aient plus de mal à prendre le téléphone dans une situation de confinement. Le mari, le père ou le frère sont en permanence à la maison. En général, les victimes appellent en cachette car elles ont peur. Il est évident qu’elles ne vont pas nous contacter devant la personne qui les maltraite. De notre côté, nous les appelions lorsqu’elles étaient disposées à répondre au téléphone. La situation est devenue très compliquée, le confinement fait qu’elles ne peuvent pas contacter le centre d’appels ni même répondre au téléphone. Elles sont avec leur bourreau 24h sur 24. On peut comprendre que ce soit très difficile et c’est ce qui nous inquiète, c’est vraiment "Silence, on tue"», s’inquiète-t-elle.

«Nous nous attendons au pire»

La situation est d’autant plus complexe que la police et la gendarmerie «exigent que la victime se déplace dans leurs locaux lorsqu’il s’agit de violences faites aux femmes». Chose impossible en l’état actuel. Donc en l’absence d’informations concrètes et d’un manque de recul, le Réseau Wassila ne dispose pas d’éléments tangibles pour dresser un bilan des violences faites aux femmes durant cette première quinzaine de confinement. Ses membres se sentent démunies face à un «contexte difficile». L’écoute professionnelle permettait, au moins dans un premier temps, aux victimes d’être entendues, réconfortées et rétablies dans leurs droits grâce notamment à une assistance juridique. Mais Louisa Aït Hamou dit s’attendre au pire.

«Le déconfinement sera terrible. Les choses se révéleront après la pandémie, nous nous attendons au pire. Dans une situation normale, c’était déjà très difficile. Les femmes victimes de violences n’étaient pas une priorité et elles le sont encore moins avec cette pandémie de Covid-19. Les institutions étaient déjà assez faibles sur ce plan-là, elles sont encore plus affaiblies avec le coronavirus», dit-elle à Sputnik.

Promiscuité

Les enfants sont également victimes de ces violences familiales qui se déroulent dans le secret du confinement. Là aussi, la question de la communication avec les associations de protection de l’enfance se pose avec acuité. Le Réseau Nada, qui regroupe 150 associations réparties sur tout le territoire algérien, reconnaît avoir très peu de visibilité.

À l’instar du Réseau Wassila, le centre d’écoute du réseau Nada, joignable sur le numéro gratuit 3033, subit un ralentissement de ses activités à cause de la pandémie de coronavirus. Depuis deux semaines, une permanence est assurée par une juriste. Hamida Kheirat, la secrétaire générale du réseau, indique à Sputnik que les membres «restent en contact avec les proches d’enfants victimes de violences via leur téléphone personnel, par email et à travers la page Facebook».

«Habituellement, nous recevons une moyenne de 50 appels par jour. Il est vrai que nous n’avons pas encore fait le point de la situation sur la période de confinement de couvre-feu. Mais chacune de nous a constaté une hausse des appels et des messages concernant les cas de violences envers les enfants. Ils proviennent de familles qui vivent dans la promiscuité, dans de petits appartements, des baraques de bidonville ou bien au sein de familles élargies qui résident sous un même toit», assure Hamida Kheirat.

La secrétaire général du Réseau Nada relate le cas d’une fillette de cinq ans dont les parents divorcés se sont remariés. «Dimanche, sa tante paternelle m’a contactée pour me dire que la petite fille avait raconté que sa maman l’attachait dans les toilettes. Cette dame disait ne pas savoir comment réagir pour protéger sa nièce car la justice est à l’arrêt à cause de la pandémie», qui a fait, au 6 avril, quelque 173 morts en Algérie.

Pour Hamida Kheirat, le fait d’empêcher un enfant de sortir, de jouer et d’aller à l’école est déjà perçu par lui comme étant une forme de violence. À cela s’ajoutent les violences verbales et physiques qui caractérisent certaines familles. Tout comme Louisa Aït Hamou, la secrétaire générale du Réseau Nada craint le pire dans quelques semaines. «Nous nous attendons au pire à la fin de cette pandémie.»

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coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19, confinement, violence domestique, Algérie
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