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En prenant des mesures de soutien en faveur des médias, le chef du gouvernement tunisien pensait aider le secteur pendant la crise du coronavirus. Sauf qu’il s’est attiré les foudres tant des gens du métier que de l’opinion publique. Retour sur des décisions controversées.

À l’image de tous les secteurs économiques en Tunisie, les médias subissent, eux aussi, les conséquences de la crise sanitaire du Covid-19. Arrêt de la diffusion des journaux papier, licenciement de journalistes et difficultés à payer les salaires et les charges sociales pour les entreprises médiatiques.

C’est dans ce cadre que le chef du gouvernement Elyès Fakhfakh a décidé, lors d’un Conseil ministériel tenu le 6 mai, un ensemble de mesures exceptionnelles de soutien en faveur du secteur, et notamment les médias privés, pour faire face à la crise.

Parmi ces mesures, l’État s’engage à consacrer un montant de 1,2 million de dinars (environ 384.000 euros) pour s’abonner aux versions électroniques des journaux, et à prendre en charge 50% des frais de diffusion des chaînes de radio et télévision privées. Un fonds de 5 millions de dinars (1,59 million d’euros) auprès de la présidence du gouvernement va être créé pour soutenir l’effort de communication en matière de campagnes de sensibilisation. Un autre fonds de 5 millions de dinars sera également lancé pour appuyer la mise à niveau du secteur.

Aussitôt annoncées, ces mesures ont suscité des réactions hostiles de la part des organisations professionnelles, mais aussi de l’opinion publique.

Réaction hostile au sein du métier

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) s’est dit choqué par des décisions «improvisées» et «imposées au secteur d’une manière qui suscite la suspicion», dans un communiqué publié le 7 mai. Il a aussi mis en garde contre «la dangerosité de ces décisions non transparentes qui ne répondent pas aux attentes des journalistes». Le syndicat a rappelé, par ailleurs, le non-respect par la partie gouvernementale de l’accord conclu conjointement et qui conditionnait l’aide aux entreprises médiatiques par la préservation des postes d’emploi pour la profession et le paiement des charges sociales et des impôts, en plus du respect de la déontologie journalistique. Il a annoncé «son intention de créer une commission légale pour étudier la possibilité de porter plainte contre le chef du gouvernement sur la base de l’existence d’un soupçon d’usage de l’argent du contribuable pour faire de la publicité politique».

En effet, le SNJT s’attendait à des décisions en faveur des journalistes plutôt qu’en faveur des entreprises médiatiques. Le dernier rapport publié par le syndicat sur la situation de la liberté de la presse dans le pays, à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse le 3 mai dernier, montre que 303 journalistes ont été licenciés entre mai 2019 et mai 2020, dont 190 durant la crise du coronavirus.

Une lettre ouverte a été envoyée aux trois présidences –de la République, du gouvernement et de l’assemblée parlementaire– en date du 13 mai, par la Coordination nationale des droits et des libertés, formée de 11 associations, pour critiquer les mesures étatiques en faveur du secteur des médias.

Dans cette lettre, la coordination a exprimé sa «crainte que ces mesures ne deviennent un moyen pour rendre les riches du secteur médiatique encore plus riches, et les pauvres encore plus pauvres». 

L’opinion publique s’oppose aux aides pour les chaînes de télévision privées

Du côté de l’opinion publique, les réactions n’ont pas été moins hostiles. Plusieurs voix se sont élevées contre la prise en charge par l’État de 50% des frais de diffusion payés par les chaînes de radio et de télévision privées, estimant qu’elles diffusent de la «médiocrité» et que les aider revient à dilapider l’argent public.

Cet internaute a écrit dans un post Facebook «Rendez-moi mon argent! Les télés privées payent des millions à des gens (…) pour commettre des atteintes flagrantes au goût public, et notre sage gouvernement voudrait leur donner de l’argent!»

De son côté, le comédien et producteur Atef Ben Hassine a diffusé une vidéo où il interpelle le chef du gouvernement sur sa décision d’aider «des chaînes privées, de mafia et de voleurs! Avez-vous une idée du nombre de producteurs qui n’ont pas été payés par ces chaînes? Sur le nombre des procès contre elles? Sur les conditions dans lesquelles exercent les journalistes dans ces médias et combien de fois ils sont licenciés?».

«Mauvaise communication gouvernementale»

Si l’opinion publique et les organisations professionnelles se sont montrées hostiles quant aux décisions du gouvernement, d’autres ont estimé qu’il y avait eu une mauvaise communication gouvernementale autour de ces mesures, ce qui a provoqué un malentendu.

Abdelkrim Hizaoui, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI) interrogé par Sputnik, considère:

«L’État n’a pas vraiment donné d’aides aux chaînes privées, mais il a plutôt réduit de 50% la redevance qu’elles doivent lui payer pour utiliser les fréquences qui sont du domaine public. C’est donc un manque à gagner pour l’État qui se devait normalement d’aider le secteur.»

Hizaoui dit aussi concevoir la réaction hostile d’une bonne partie de l’opinion publique qui ne comprend pas pourquoi l’État devrait soutenir des chaînes ayant «une mauvaise réputation» et qui sont possédées par des hommes d’affaires qui n’ont rien à voir avec le secteur des médias.

Mais, selon lui, «c’est la faute du gouvernement qui n’a pas su bien communiquer sur les mesures prises et les expliquer au grand public».

Quant aux aides annoncées, notamment le montant de 1,2 million de dinars (environ 384.000 euros) pour la presse électronique, il estime qu’elles sont «dérisoires, vu qu’elles ne vont pas vraiment permettre aux entreprises médiatiques de préserver des emplois».

Un avis partagé par Mohamed Laâroussi Ben Saleh, directeur exécutif de la Fédération tunisienne des directeurs de journaux (FTDJ) qui estime, dans une déclaration à Sputnik:

«Chaque année, l’État réserve un budget pour l’achat des abonnements dans les journaux d’environ 3 millions de dinars. Une partie de ce montant va être transformée en abonnements dans les versions numériques des journaux, ce qui correspond à la somme de 1,2 million de dinars annoncée. Or, cela reste au-dessous des besoins du secteur. Mais pourvu que ces promesses soient réalisées, car nous redoutons la bureaucratie.»

Dans la foulée de cette polémique, une autre a éclaté. La Coalition Al Karama –une alliance d’opposition de tendance islamiste– a présenté au bloc parlementaire une initiative législative relative à la suppression des licences pour la création et l’exploitation des chaînes de télévision et de radio. L'octroi des licences est normalement du ressort de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA). La Coalition a en outre suggéré le renouvellement de la composition de cette instance indépendante. Dans une intervention sur Radio Shems FM, le 13 mai dernier, Hichem Snoussi, membre de la HAICA, a considéré cette initiative parlementaire comme «inconstitutionnelle» et a déclaré «qu’elle vise à propager le chaos et à atteindre des objectifs politiques».

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aide, médias, Tunisie, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19
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