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Une partie des Marocains est déjà déconfinée. Une autre attendra encore quelques jours, si ce n’est plus. Cette inégalité face au Covid-19 suscite soulagement chez les uns et indignation chez d’autres, dont de nombreux députés. Sputnik France a demandé au politologue marocain Aziz Chahir d’analyser cette situation polémique.

C’est par le biais d’un communiqué publié très tard dans la nuit du 9 au 10 juin que les Marocains ont appris qu’ils allaient être déconfinés. Mais pas tous.

Le ministère de l’Intérieur et celui de la Santé, coauteurs du communiqué, ont annoncé non pas une levée générale, mais ciblée, du déconfinement. En clair, il a été décidé de diviser le pays en deux zones. Dans la première, moins touchée par le Covid-19, la vie pouvait reprendre son cours «normal». La seconde, où 87% des cas de contamination ont été comptabilisés, attendra.

Le communiqué en question a été tweeté par le chef du gouvernement après minuit.

 

La zone chanceuse (Zone 1) englobe les régions les moins peuplées du pays. Tous leurs habitants sortent, depuis le 11 juin, sans autorisation spéciale. Ils profitent des jardins et des parcs, se promènent, refont du sport, jouent avec leurs enfants.

Des plaisirs élémentaires dont restent encore privés les habitants la zone 2, où le confinement a été prorogée, avec seulement la reprise de certaines activités. Casablanca, l’immense capitale économique de près de quatre millions d’habitants est concernée, tout comme la capitale Rabat, ou encore Tanger, entre autres. Ici, pas de déconfinement, donc pas de sortie sans autorisation spéciale. C’est pourquoi la nouvelle de minuit a été mal accueillie.

Le grand oral du Chef de gouvernement qui a lieu à ce propos, une quinzaine d’heures plus tard, n’y a rien changé. D’ailleurs, les internautes ne semblaient rien en attendre. Sur les réseaux sociaux, en quelques heures, le hashtag #zone1 a pris la tête des tendances sur Twitter au Maroc. Pourtant, ce sont les commentaires concernant la Zone 2 qui se suivaient et se ressemblaient. Pour la plupart, ils «criaient» la même chose: «l’allongement de peine de trop». Au Maroc, le confinement a été décrété il y a plus de 90 jours. Le confinement supplémentaire exaspère et les confinés ne cachent plus leur ras-le-bol.

«Ce confinement devient une torture psychologique, un suicide économique et un abus de pouvoir politique», déplore cette internaute.

​«Je n’en peux plus de ce confinement, des fermetures de frontières, de l’état d’urgence… Au début, je soutenais les efforts du pays, mais là, c’est abuser. Arrêtez de nous prendre pour des moutons, laissez-nous vivre», écrit cet autre internaute.

El Othmani décevant

À bout de nerfs, les Marocains encore confinés attendaient avec impatience l’allocution du Chef du gouvernement devant la Chambre de leurs représentants. Ils espéraient de la part de Saad Eddine El Othmanila délivrance ou au moins des explications convaincantes. Or, le chef de l’exécutif a parlé, en deux temps, pendant plus d’une heure, pour «ne rien dire», comme le lui a signifié séance tenante un parlementaire.

Lors de son allocution, El Othmani s’est contenté de relayer le contenu du communiqué publié la veille, provoquant la colère des députés, majorité et opposition confondues. C’est Abdellah Bouanou, pourtant membre du Parti Justice et Développement (PJD), dont le chef n’est autre que le chef du gouvernement, qui a le plus surpris. En sa qualité de président de la Commission parlementaire des finances, il a pointé du doigt les zones d’ombre et les questions qui demeurent sans réponse concernant le déconfinement de tout le royaume.

«Le confinement a eu son effet, c’est une bonne chose, mais aucun pays ne l’a prorogé pour une aussi longue période, qui va de 80 à 110 jours comme le Maroc […] Si les deux premières prolongations de l’état d’urgence sanitaire ont été acceptées par les citoyens, cette troisième phase pose une série de problèmes, notamment en l’absence de transparence et de programmation claire», a martelé le maire PJDiste de Meknès devant son chef, qui en est resté bouche bée.

La couleur (de la colère) ayant été ainsi annoncée, l’opposition s’en était donné à cœur joie. Le secrétaire général du Parti Authenticité et Modernité (PAM), Abdellatif Ouahbi a attaqué El Othmani en ces termes: «Vous avez fatigué les Marocains».

Les députés de l’Istiqlal, autre parti de l’opposition, ont eux aussi envoyé une volée de bois vert au gouvernement et à son chef. «Le gouvernement a opté pour les fuites et les rumeurs pour communiquer avec les Marocains», a lancé Omar Hejira. Pour ce député Istiqlalien, la communication gouvernementale «désoriente les citoyens, qui ne savent plus à quel saint se vouer». Hejira a notamment tancé El Othmani pour son entretien, qui fait polémique, accordé à un média qatari. Deux jours avant son passage devant les députés de son pays, le chef du gouvernement y annonçait le déconfinement progressif.  

Perte de contrôle

Pour Aziz Chahir, politologue marocain et auteur du livre «Qui gouverne le Maroc? : étude sociologique du leadership politique» (Éd. L'Harmattan, 2015), la crise sanitaire a mis à nu le système politique marocain.

«Le confinement a révélé l’hégémonie du pouvoir central [la monarchie, ndlr] sur l’exécutif [le gouvernement, ndlr], mais aussi le renforcement du rôle des sécuritaires et des militaires au détriment de la classe politique, réduite à la passivité», résume-t-il à Sputnik.

Le politologue ne manque pas d’arguments. Pour lui, ce constat peut se vérifier par des «faits empiriques». «La décision du Roi Mohammed VI de prendre les choses en main avec, par exemple, la création du Fonds spécial pour la gestion de l’impact du Covid-19. Le retour du tout sécuritaire, avec le redéploiement de l’appareil militaire et la mobilisation des Forces armées royales et des Forces auxiliaires en cette période de confinement. On retrouve également la bureaucratisation de la gestion de l’épidémie à travers les différentes procédures, comme la surveillance des déplacements, la multiplication des contrôles policiers…». Selon l’auteur marocain, cette bureaucratisation a débouché sur une «crise politique tout à fait attendue».

Sur les tensions au sein du parlement, Chahir estime que l’intensité grandissante des clashs a surtout pour fondement les élections législatives, qui pointent à l’horizon, en 2021. «Le spectacle auquel on assiste aujourd’hui relève de la récupération politique. Au sein même de la majorité gouvernementale, certaines formations politiques ont intérêt à affaiblir le PJD en jouant la carte de la crise sanitaire», souligne l’auteur marocain.

«Au début de la propagation du virus, on tenait le gouvernail. À ce moment-là, il y avait une mobilisation, un certain éveil de l’esprit patriotique. Ces jours-ci, dans les médias et sur les réseaux sociaux, les Marocains ont comme l’impression qu’on a perdu le contrôle», conclut Aziz Chahir.

Une perte de contrôle que le gouvernement tente tant bien que mal de cacher. Son chef a de nouveau étonné son monde mardi 16 juin. Lors de son passage à la deuxième Chambre du parlement, Saad Eddine El Othmani a laissé entendre que le déconfinement sera accéléré.

«Dans deux jours, nous allons évaluer la situation pour prendre une décision. Puis viendra une autre étape, qui connaîtra d’autres allègements, mais ça dépendra toujours de l’évaluation qu’on établira», a-t-il lancé.

Une annonce au conditionnel, qui ne semble pas forcément dire la même chose qu’un nouveau communiqué conjoint publié, le 13 juin, par les ministères de l’Intérieur et de la Santé, annonçant une accélération certaine du déconfinement pour le 20 juin. C’est dire qu’entre ces annonces contradictoires, les Marocains toujours confinés restent dans le flou total.

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déconfinement, Covid-19, Maroc
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