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Au Maroc, face à l’explosion soudaine des cas de contamination au Covid-19, les autorités ont précipitamment fermé huit villes à travers le pays. Alors qu’arrive l’Aïd el-Kébir, célébration majeure pour les musulmans, cette brusque décision a provoqué des scènes de chaos et exaspéré les Marocains.

811 nouveaux cas en l’espace de 24 heures. C’est le nouveau pic de contamination enregistré par le Maroc dans la nuit du 24 au 25 juillet, un record dont le Royaume chérifien se serait bien passé. Une situation alarmante, surtout, qui a poussé Khalid Aït Taleb, ministre de la Santé et son collègue de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, à décréter dans l’urgence, dimanche 26 juillet, l’interdiction des déplacements de et vers les principaux foyers de contamination que sont les villes de Tanger, Tétouan, Fès, Meknès, Casablanca, Berrechid, Settat et Marrakech.

Pris de court, des milliers de Marocains ont pris d’assaut les autoroutes ainsi que les gares ferroviaires et routières du pays. Tous voulaient se rendre ou sortir de l’une des villes concernées avant la fin de l’ultimatum, fixé pour dimanche 26 juillet à minuit. La plupart se déplacent pour célébrer en famille l’Aïd el-Kébir, fête de sacrifice des musulmans, prévue pour le 31 juillet 2020.

Des embouteillages monstres se sont alors formés durant toute la nuit du dimanche 26 juillet, notamment devant les péages reliant Casablanca à Settat et à Marrakech. À cause de ces déplacements massifs, de nombreux accidents ont été signalés à travers le royaume.

Cette situation chaotique provoque une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Des victimes du «lockdown surprise» se disent «scandalisés» par le «cafouillage des autorités».

Nuit cauchemardesque

Imane était parmi les personnes qui ont dû se déplacer en urgence. De Casablanca, elle devait se rendre à Meknès pour retrouver sa famille. Elle affirme à Sputnik que son périple a commencé à 21h et ne s’est terminé qu’à 3h du matin. «C’était un véritable cauchemar infernal, je n’en reviens toujours pas. Le comble c’est qu’on a frôlé la mort, un autocar était sur le point de nous percuter… Je tremble en y pensant», confie-t-elle, encore sous le choc.

«Prendre une décision à 18 heures et l’appliquer à minuit, c’est tout à fait inacceptable de la part des autorités. C’est comme si on nous punissait pour la hausse du nombre de cas», proteste-t-elle.

Exaspérée par la situation inédite, la jeune femme s’était filmée en plein trajet pour montrer son désarroi.

«Est-ce que le gouvernement pense que nous sommes des animaux? Est-ce qu’il pense vraiment que nous sommes des insectes? Il fallait annuler l’Aïd depuis le début et nous éviter cette souffrance».

Face à cette colère générale, dimanche 26 juillet, le chef du gouvernement marocain a tenté de calmer les esprits. «L’interdiction des déplacements a été prise dans l’urgence pour éviter la propagation du virus», a avancé Saâdeddine El Othmani, le chef du gouvernement, lors d’un webinaire organisé le 27 juillet par une association patronale du parti au pouvoir, en s’arrêtant sur les derniers chiffres des contaminations, très alarmants.

Khalid Aït Taleb, ministre de la Santé, a abondé dans le même sens lors de la conférence de presse donnée le lendemain à Rabat: «en une semaine, nous avons enregistré plus de cas de contamination que ces quatre derniers mois.»

«Nous ne pouvions pas donner un délai aux voyageurs, parce que le virus ne donne pas de délai non plus», s’est défendu le ministre de la Santé.

Loin d’être convaincus, certains commentateurs estiment que ce sont les Marocains qui ont été ainsi sacrifiés, bien avant les moutons.

Un Aïd el-Kébir indésirable

La colère est d’autant plus forte que depuis plusieurs mois, de nombreuses voix s’élèvent appelant à l’annulation de l’Aïd el-Kébir, en raison de la crise sanitaire. Le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS-opposition) a été l’un des premiers à émettre cet appel. Cette formation politique d’extrême gauche a exhorté à deux reprises l’Exécutif marocain à annuler la célébration de la fête religieuse cette année.

La première fois, c’était à travers «une lettre ouverte», largement relayée sur les réseaux sociaux vers la fin du mois de mai. La seconde fois, c’était lors d’une réunion organisée début juin entre des responsables des partis non représentés au Parlement –dont fait partie le PADS– et le chef du gouvernement marocain. Et pour emporter l’adhésion des autorités, le PADS n’a pas hésité à recourir à l’argument imparable de précédents royaux historiques.

«La fête du sacrifice a été annulée trois fois sous le règne de feu roi Hassan II, au cours des années de sécheresse et de guerre au début des années 80», avait lancé le secrétaire général du parti, Ali Boutouala face à Saâdeddine El Othmani.

Selon le PADS, le maintien de la fête religieuse est un pari risqué tant sur le plan sanitaire que socioéconomique. Interrogé par Sputnik, Ali Boutouala réitère la demande de son parti. «Malheureusement, ce qu’on craignait est en train de survenir. Les contaminations repartent à la hausse partout au Maroc et la situation pourrait s’aggraver».

La fête de tous les sacrifices

«Les Marocains, dans leur grande majorité, n’ont pas les moyens d’acquérir le mouton de l’Aïd el-Kébir. Et ceux qui en ont la capacité financière feraient mieux de verser le prix d’achat au Fonds spécial consacré à la lutte contre le coronavirus», argumente le PADS dans sa lettre ouverte. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP), qui est l’institution officielle chargée de la production de statistiques, le confirme dans son dernier rapport, publié mercredi 22 juillet: «le revenu mensuel moyen (au Maroc) a baissé de moitié durant le confinement», avec une baisse de «62% parmi les ruraux, contre 46% parmi les citadins».

Malgré tout, les Marocains semblent faire mentir les statistiques. Faisant fi de la baisse des revenus et de la menace sanitaire, ils ont été nombreux à se ruer sur les souks ouverts dans les localités rurales et périurbaines pour la vente des moutons.

Une foule immense dans un souk de moutons à Taourirt, à l’Est du Maroc.

Même les plus pauvres se sacrifient à cette occasion pour ne pas priver leurs enfants de l’ambiance festive. D’un autre côté, de tels achats animent le commerce d’ovins, le seul qui pourrait sauver l’économie du monde rural, où vit plus de la moitié des Marocains. C’est uniquement cette raison, purement économique, qui pourrait expliquer le maintien de l’Aïd. «Les éleveurs ont été durement affectés par la sécheresse. L’annulation de l’Aïd serait un désastre pour eux», avait déclaré Abdelfattah Ammar, président de la Chambre d’agriculture de la région de Casablanca-Settat à Hespress.

Fin mai, alors qu’une rumeur circulait sur l’éventuelle annulation de la «grande fête», Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, est lui-même monté au créneau pour la démentir. Profitant de son passage à la Chambre des conseillers, le ministre avait affirmé que les préparatifs se déroulaient normalement pour cette fête. C’est le cas encore aujourd’hui. Les autorités marocaines ont même prévu d’émettre un document spécial pour les bouchers pouvant égorger les moutons de l’Aïd. Cette autorisation est conditionnée par un test Covid-19 négatif. L’idée est clairement d’éviter que les bouchers ne deviennent un vecteur de contamination durant l’Aïd.

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