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Au Maroc, le harcèlement sexuel résiste aux changements de la société et des lois. Ses victimes s’en défendent comme elles peuvent. De plus en plus, certaines ont recours à une arme de nouvelle génération qui piège les harceleurs et libère la parole. Décryptage

«À chaque fois que j’en parle, j’ai l’impression de revivre cet horrible trajet. Je retrouve ces sentiments de peur et de profond dégoût.»

Imane*, 23 ans, est étudiante en sociologie à Beni Mellal, ville du centre du Maroc. Il y a tout juste une semaine, la jeune femme a vécu un de ses pires cauchemars. La voix tremblante, elle raconte à Sputnik les détails de l’acte de harcèlement sexuel qu’elle a subi mardi 4 août dernier: «En prenant un grand taxi pour rejoindre d’urgence mes parents chez un proche, je m’étais assise à l’arrière du véhicule. Il n’y avait qu’un seul passager qui semblait dormir sur l’autre côté du siège… Au bout de quelques minutes, j’ai senti quelque chose me chatouiller la cuisse. Je n’ai pas tout de suite réalisé ce qu’il se passait. Je pensais que c’était juste un fait de mon imagination. Mais lorsque j’ai vu une main se rapprocher, j’ai compris et j’ai sursauté de stupeur.»

Reprenant son souffle, Imane affirme que sur le coup, elle avait ressenti une sorte de tournis qui l’a empêché de réagir.  

«À ce moment-là, tout se bousculait dans ma tête. J’étais tétanisée, je n’arrivais plus à sortir un mot… Je m’éloignais comme je pouvais pour éviter que sa main ne me touche, au point que je m’étais collée à la portière en croisant mes jambes, en vain», se rappelle-t-elle, encore sous le choc.

Dans sa panique, Imane a eu l’idée de filmer discrètement son harceleur, qui l’effleurait de sa main et avait le regard ailleurs. «Je m’étais dit, trop c’est trop. Je ne pouvais pas me laisser faire donc j’ai filmé mon agresseur pour le dénoncer. Mais, j’ai dû arrêter au bout de quelques secondes d’enregistrement pour éviter le pire», regrette-t-elle.

La jeune femme a dû descendre du taxi blanc à mi-chemin. «Heureusement, il ne m’a pas suivie... Délivrée, je suis restée assise sur un banc pendant quinze minutes sans bouger. J’étais sonnée», affirme-t-elle.

Furieuse, Imane postera la vidéo de son harcèlement sur son mur Facebook le soir même de l’incident. Elle était loin de penser que sa publication allait enflammer la toile. Sa séquence, qui dure moins d’une minute, a très vite fait le tour des réseaux sociaux, provoquant une vague d’indignation et de colère.

En réaction à la vidéo, des centaines de commentateurs applaudissent le courage d’Imane. Certains laissent des messages de soutien, d’autres, nombreux, témoignent à leur tour des agressions qu’ils ont subies. Puis viennent les injures et les blâmes de ceux qui se moquent, qui minimisent ou encore justifient le harcèlement.

Ces dernières années, de nombreuses jeunes femmes marocaines victimes de harcèlement ont, elles aussi, diffusé sur les réseaux sociaux les vidéos ou les photographies des agressions qu’elles ont subies. Les images ont, à chaque fois, eu un écho retentissant. Comme en décembre 2019, lorsqu’une autre internaute a publié un film montrant deux hommes en voiture qui tentaient de lui faire barrage en l’agressant verbalement à Casablanca.

Pour Bouchra Abdou, présidente de l’association marocaine Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté (ATEC), la multiplication de ces vidéos dénonciatrices est le signe d’une certaine prise de conscience. «En matière de violences sexuelles, les choses ne bougent pas ou très lentement au Maroc. Le nombre d’agressions a tendance à augmenter tandis que celui des condamnations diminue. Face à cela, les femmes victimes de ces violences commencent à prendre les choses en main elles-mêmes, ne pouvant compter sur personne d’autre: qu’il s’agisse de la police, de la justice ou simplement des concitoyens témoins qui tournent le regard ailleurs face aux agressions», étaye la responsable associative aux questions de Sputnik.

«Les images provoquent une onde de choc qui permet d’éveiller les consciences et de lancer le débat au sein de la société. C’est pour cela que les initiatives de ces victimes sont très louables. Souvent, elles engendrent une certaine libération de la parole dont on a réellement besoin pour faire bouger les lignes dans la société marocaine qui est rongée par le traditionalisme et le patriarcat. Voir une dénonciatrice réagir face à son harceleur en encourage d’autres à parler de leurs propres agressions. Cela permet aussi de démythifier le harcèlement en montrant que son auteur, comme sa victime, pourrait être n’importe qui», souligne la présidente d’ATEC.

La militante associative salue le courage des femmes qui ont immortalisé puis diffusé leurs agressions. Toutefois, elle les met en garde contre le risque de se retrouver elles-mêmes poursuivies. Le Code pénal marocain incrimine en effet la capture, l’enregistrement, la diffusion ou la distribution de la photographie d’une personne se trouvant dans un lieu privé, sans son consentement (article 447-1). Il sanctionne aussi la distribution de montages composés de paroles ou de photographies d’une personne, sans son consentement (article 447-2).

Le coupable peut se voir condamné à une peine d’emprisonnement allant de six mois à trois ans et à une amende de 2.000 (180 euros) à 20.000 dirhams (1.800 euros). D’ailleurs, par peur des représailles plus que d’une poursuite, Imane a dû supprimer la vidéo de son agression.

«Une loi qui protégerait les femmes qui dénoncent leurs agresseurs dans le pays est d’une impérieuse nécessité. Sinon, l’impunité fera encore perdurer les violences sexuelles dans la société marocaine. Heureusement qu’il y a ces dénonciations virtuelles qui découragent les harceleurs potentiels de passer à l’acte», analyse Bouchra Abdou.

Deux ans après l’adoption de la loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes qui punit le harcèlement, la plupart des victimes n’osent toujours pas porter plainte contre leurs agresseurs. «L’accès à la justice est toujours semé d’embûches et les femmes s’empêchent de s’aventurer dans son labyrinthe. Stéréotypes, banalisation des faits, culpabilisation de la victime, refus des plaintes sont autant de facteurs décourageants, en plus de la peur du regard des autres, de la hchouma (déshonneur)», explique la présidente de Tahadi.

Selon les derniers chiffres du ministère marocain de la Famille, de la Solidarité, de l’Égalité et du Développement social, en 2019, 54,4% de femmes affirment avoir été victimes de violences, soit plus d’une Marocaine sur deux. Seulement 28,32% de ces femmes se sont adressées à une personne ou à une institution. «Voir les initiatives de ces victimes qui utilisent les images, les réseaux sociaux comme arme de défense redonne de l’espoir pour l’avenir. Cela pourrait contribuer à changer les mentalités, surtout chez les jeunes», conclut Bouchra Abdou.

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Tags:
réseaux sociaux, film, harcèlement sexuel, harcèlement, Maroc
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