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Les trois ans de prison ferme pour «incitation à attroupement non armé» à l’encontre du journaliste Khaled Drareni, directeur de Casbah Tribune, suscitent une vague d’indignation sans précédent en Algérie. Le gouvernement rejette l’accusation d’atteinte à la liberté de la presse, invoquant la non détention de la carte professionnelle par l’accusé.

La vague d’indignation suscitée par la lourde peine de trois ans de prison ferme infligée au journaliste et figure du Hirak (mouvement de contestation populaire) Khaled Drareni, ne retombe toujours pas en Algérie. Nombre de ses collègues et de figures de l’opposition algérienne réclament en effet sans relâche sa libération. Un comité de soutien, composé essentiellement de journalistes et d’avocats, s’est ainsi constitué, organisant une première conférence de presse le lundi 12 août à Alger. Une réunion durant laquelle les participants ont dénoncé unanimement un «procès politique» et un «acharnement personnel,» lié directement à sa couverture du mouvement de contestation populaire du 22 février, qui a, pour rappel, poussé l’ancien Président Abdelaziz Bouteflika à la démission.

En parallèle, une campagne vidéo sur Internet a été lancée par le collectif des Journalistes algériens Unis (JAU) afin de dénoncer la condamnation de Khaled Drareni. La vidéo décrit les pressions que celui-ci subit depuis sa première convocation par les services de sécurité jusqu’à sa condamnation à de la prison ferme. 

«Agent double»

Âgé de 40 ans, Khaled Drareni est un journaliste à la réputation solide. Directeur du site Casbah Tribune et animateur du Café presse politique, une émission populaire sur Radio-M, il collabore également avec la chaîne française TV5 et l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF).

Et c’est précisément ses liens avec RSF qui ont éveillé les soupçons des services de renseignement algériens. Le journaliste avait effectivement été embarqué et interrogé à plusieurs reprises dans la caserne d’Antar (est d’Alger), avant d’être arrêté le 7 mars 2020, alors qu’il couvrait une manifestation. Le ministre de la communication, Amar Belhimer, avait alors accrédité implicitement le soupçon d’intelligence avec l’ennemi, en accusant RSF d’être le «bras armé du soft power français».

Contacté par Sputnik, l’un des deux avocats du journaliste, Me Abdelghani Badi, rejette fermement les accusations portées à l’encontre de son client. Il dénonce un «dossier monté de toute pièce sans éléments tangibles pouvant justifier de tels chefs d’inculpation».

«Les seules pièces versées au dossier de l’accusé sont des publications Facebook [postées sur la page du journaliste, ndlr]» affirme l’avocat.

Des publications où l’on peut voir des manifestants scandant des slogans hostiles au pouvoir. L’avocat se dit donc stupéfait par l’inanité du jugement qui s’appuie uniquement sur «des publications inoffensives sur les réseaux sociaux et des interventions dans des chaînes étrangères pour justifier cette lourde condamnation». Pour Me Badi, Khaled Drareni a été condamné pour «avoir tout simplement fait son métier». Quant aux soupçons «d’intelligence avec l’étranger», accusation qui avait été relayée publiquement par le Président Abdelmadjid Tebboune lors d’une interview télévisée en avril dernier, aucune preuve pouvant accréditer cette thèse n’a pu être apportée au dossier.

Il faut rappeler à cet effet que Khaled Drareni était poursuivi, avec les activistes et figures de proue du Hirak Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche pour «incitation à attroupement non armé» et «atteinte à l’intégrité du territoire national». Ses deux co-accusés ont cependant écopé d’une peine nettement moins lourde (deux ans de prison dont quatre mois fermes), ce qui peut objectivement susciter des interrogations quant à l’éventuelle dimension arbitraire de ce procès.

L’UE demande des explications

Les réactions à la condamnation de Khaled Drareni ne se sont pas arrêtées aux frontières de l’Algérie. Ainsi, l’Union européenne (UE), à travers la voix du porte-parole du chef de sa diplomatie, Josep Borrell, s’est dite «préoccupée par la lourde condamnation du journaliste» et a entamé des «discussions avec les autorités algériennes». «Nous suivons avec préoccupation la situation du journaliste Khaled Drareni, condamné à trois ans de prison ferme pour ‘‘incitation à attroupement non armé’’ et ‘‘atteinte à l’unité nationale’’» a déclaré la porte-parole Nabila Massrali, a rapporté l’AFP. Mme Massrali a par ailleurs réaffirmé l’engagement de l’Union pour la liberté de la presse et la protection des journalistes. «Nous traitons des cas individuels et des questions relatives aux droit de l’Homme à différents niveaux dans le cadre du dialogue entre l’UE et l’Algérie», a-t-elle assuré, avant d’ajouter que l’UE appelait l’Algérie à «œuvrer à l’apaisement et au dialogue».

De son côté, le gouvernement algérien n’en démord pas. Dans un communiqué rendu public le jeudi, 13 août, le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, affirme que le journaliste Khaled Drareni «n’a jamais été détenteur de la carte de presse professionnelle (…) prévue par l’article 76 de la loi organique 12-05 relative à l’information du 12 janvier 2012». Le haut fonctionnaire a également insisté sur «l’ambivalence de la relation de travail avec certains organes employeurs étrangers». Il affirme ainsi que «certains journalistes s’installent comme «correspondants de fait» –non accrédités selon les procédures en vigueur– d’organes étrangers et entretiennent une sorte de «loi du fait accompli» qui les expose à plusieurs risques dont le premier, et non des moindres, est qu’ils ne sont pas reconnus comme correspondants».

Pourtant, M.Belhimer avait été reçu et interviewé par le même Khaled Drareni lorsque celui-ci présentait le journal de 20h de la chaine privée Echourouk TV. M.Drareni avait également interviewé le Président Tebboune lorsque celui-ci était ministre de l’Habitat sous la mandature de l’ex-Président Bouteflika. La qualité de journaliste lui était donc reconnue. Par conséquent, l’argument invoqué par le gouvernement, visant implicitement à accréditer les chefs d’inculpation, semble bien mince…

Enfin, du côté de l’opposition, la condamnation est quasi unanime. Les forces du Pacte pour l’alternative démocratique (PAD), qui compte de nombreux partis politiques dont le RCD, le FFS et le PT, ont exprimé leur consternation dans un communiqué publié le mardi 12 août. Cette alliance de partis progressistes a ainsi rappelé que Khaled Drareni «ne faisait que couvrir les manifestations populaires de la révolution citoyenne au mois de mars dernier». Pour les forces du PAD, le verdict «infligé au journaliste Khaled Drareni est lourd de sens quant à l’absence de volonté du pouvoir de s’incliner devant la volonté de changement démocratique exprimé par des millions d’Algériennes et d’Algériens durant treize mois et dont le respect des libertés est un fondement essentiel de la démocratie.»

Les avocats de Khaled Drareni ont fait appel de la peine prononcée par le tribunal de Sidi-M’hamed (Alger). Le jugement devra être rendu dans les 45 prochains jours.

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Tags:
liberté de la presse, droits de l’homme, Algérie
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