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Apparu à la fin des années 2000 dans le royaume chérifien, l’art urbain commence à s’imposer dans les grandes villes. Mais le développement de ce mouvement culturel est encore freiné par un redoutable ennemi: la publicité. Ce combat déséquilibré mobilise acteurs associatifs, artistes et internautes. Reportage.

En plein cœur de Casablanca, un vague sentiment de vacuité se dégage de la place de la Victoire, dans le quartier commerçant de Derb Omar. Pourtant, les piles de cartons sont bien là, tout comme les camions de livraison et le tohu-bohu habituel des marchands. Sauf qu’un détail manque et il est de taille: le graffiti de vingt mètres de long qui embellissait la façade de l’imposant immeuble central de cette place n’est plus.

Dans la matinée du jeudi 27 août, il a été enseveli sous les couches épaisses d’une peinture grise. Cette triste couleur cache désormais l’œuvre appelée «Handle with care» (Manipuler avec soin). Cette précieuse fresque murale était signée par le très célèbre artiste italien Francesco Camillo Giorgino, alias Millo.

«Je viens de recevoir cette photo d’un fan à Casablanca», affiche l’artiste sur son mur Facebook en signe de désolation.

La disparition de ce symbole artistique de la ville blanche –qui manque pourtant cruellement de couleurs– ne passe pas inaperçue. En face du mur redevenu nu, certains piétons, surpris, s’arrêtent quelques instants. Ils lèvent les yeux comme pour saluer la mémoire des deux personnages géants qui veillaient sur les lieux depuis tout juste un an.

Le tableau qui les mettait en scène rendait hommage au quartier emblématique du commerce de gros de la ville et à ses marchands. C’est ce qui explique le choix du message évocateur, «Manipuler avec soin», par Millo. Francesco Camillo Giorgino, de son vrai nom, précise pour Sputnik que ce même message était aussi une invitation à mieux traiter la femme marocaine. L’artiste italien se dit «très surpris» et surtout «très triste» de voir son dernier travail au Maroc ainsi effacé.

«C’était l’un des projets les plus éprouvants que j’aie effectués au Maroc. Pour peindre, j’étais suspendu toute la journée à une grue avec mon assistant, mais c’était une très belle expérience. Elle restera gravée dans ma mémoire pour toujours. Le quartier lui-même, ses habitants, ses commerçants m’ont beaucoup inspiré et j’ai vraiment adoré y travailler... Ce qui est drôle, c’est que j'avais intitulé cette fresque "Manipuler avec soin". Visiblement, ça n’a pas marché, on n’a pas suivi mon conseil», ironise Millo d’une voix triste.

La disparition de la fresque murale géante émeut également de nombreux internautes qui manifestent leur indignation sur les réseaux sociaux.

Du côté de l’EAC-L’Boulevard, une association locale qui organise «Sbagha Bagha» –le festival marocain du street art–, on broie du noir. Cet événement accueille chaque année des artistes urbains marocains et internationaux. Grâce à eux, certains murs mornes de Casablanca ont pu avoir une âme.

L’année dernière, l’ONG avait invité Millo à Casablanca dans le cadre de la 6e édition de son festival. Contacté par Sputnik, Salah Malouli, directeur artistique et initiateur de l’événement, déplore une nouvelle atteinte à un art naissant.

«Nous sommes affligés par la perte de "Manipuler avec soin. Mais nous respectons la volonté des habitants. Cela relève de leur droit de vouloir changer de façade. Nous leur sommes déjà reconnaissants de nous avoir laissés peindre cette fresque. Mais c’est tout de même dommage qu’une telle œuvre disparaisse ainsi. D’autant que ce n’est pas la première fois que cela se produit», regrette-t-il dans un long soupir.

En 2018, une autre fresque murale du même artiste, intitulée «Enjoy the Silent» (Appréciez le silencieux), avait elle aussi disparu du jour au lendemain.

«Le plus malheureux, c’est que c’est tombé sur le même grand artiste qu’est mon ami Millo. Nous l’avions justement invité en 2019 pour qu’il puisse en quelque sorte laisser ses traces dans le pays après l’effacement de sa toute première fresque à Casablanca. Nous étions loin de penser que la deuxième allait subir le même sort. La première avait au moins eu une durée de survie relativement longue, presque trois ans. "Handle with care", elle, a à peine soufflé sa première bougie qu’elle a été éliminée. C’est triste», se désole le directeur artistique de Sbagha Bagha.

Publicité vs street art

Interrogé sur les causes de cette disparition prématurée, Salah Malouli affirme ne pas avoir d’explications valides vu le silence des propriétaires et du syndic de l’immeuble en question. Il avance toutefois que la publicité y est sûrement pour quelque chose.

«Pour les propriétaires des immeubles, le choix est vite fait entre art non lucratif et publicité très rentable. Les grandes façades des bâtiments sont aujourd’hui presque toutes devenues promotionnelles et cela s’aggrave. La pollution visuelle est un problème dont souffre la ville de Casablanca. Nous faisons de notre mieux pour faire face à cette invasion, mais c’est un combat déséquilibré», déplore Salah Malouli.

Un combat que mène l’EAC-L’Boulevard avec détermination depuis 2013 dans la capitale économique du pays avec «Sbagha Bagha» et, depuis 2015, dans la capitale administrative Rabat avec «Jidar». Une double célébration qui a pour but principal la démocratisation de l’art urbain.

«Notre mission est d’éduquer la population à l’importance de créer. Nous essayons à notre niveau de sensibiliser les jeunes sur cette question, surtout dans les milieux populaires, en leur donnant accès à cet art vivant qu’est le street art. Exposer des œuvres aux yeux de tous est d’autant plus important que l’éducation artistique est inexistante dans les écoles marocaines. Heureusement, en quelques années et malgré les difficultés, notre association a pu créer une véritable scène de street artistes marocains qui vont sûrement en inspirer d’autres», souligne l’initiateur du festival Sbagha Bagha en retrouvant son optimisme.

«La preuve que l’art et la beauté finissent toujours par triompher et que nous devons continuer à croire en notre jeunesse créative est le hashtag lancé pour rendre hommage à la fresque de Millo. C’est la meilleure façon de dénoncer la pollution visuelle», conclut-il.

Rébellion artistique 2.0

Affectés par la perte de «Handle with care», plusieurs internautes lui ont rendu hommage. Sous le hashtag #millo_wall_challenge, chacun y va de son style et de ses couleurs. Cette mobilisation donne lieu à un foisonnement de fresques murales virtuelles. Au lundi 31 août 2020, pas moins de 270 tableaux avaient été déjà publiés sur Instagram.

«Je suis tellement impressionné par le soutien que je reçois ces derniers jours que je ne sais comment répondre. Je suis vraiment reconnaissant pour toutes les personnes extrêmement talentueuses qui prennent part à cette campagne. J’espère revenir le plus tôt possible à Casablanca pour créer une nouvelle fresque», promet Francesco Camillo Giorgino.

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Tags:
publicité, street art, Casablanca, Maroc
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