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Le procès de dirigeants du Front de libération nationale, principale force politique en Algérie, a levé le voile sur la «vente» des listes électorales lors des élections législatives de 2017. Un candidat tête de liste pouvait payer sa place jusqu’à 450.000 euros. Des voix s’élèvent pour exiger la dissolution de l’Assemblée.

Le procès de l’ancien vice-président de l’Assemblée algérienne, Baha Eddine Tliba, et de Skander Ould Abbès, fils de l’ancien secrétaire général du Front de libération nationale (FLN) –en détention préventive pour dilapidation de deniers publics– a levé le voile sur l’étendue de la corruption dans le milieu de la politique durant l’ère Bouteflika.

Les deux hommes comparaissaient devant le tribunal de Sidi M’Hamed (Alger) en compagnie de Kheladi Bouchenak, proche conseiller de l’ancien secrétaire général du FLN et de l’agent immobilier Mohamed Habchi. Ils sont poursuivis pour «blanchiment d’argent dans le cadre d’une organisation criminelle» et «trafic d’influence pour l’obtention d’indus avantages».

Les faits remontent au début de l’année 2017, soit quelques mois avant la tenue des élections législatives. Skander Ould Abbès et son frère Wafi (actuellement en fuite) ont profité de leur statut de «fils de» pour négocier les places les plus intéressantes sur les listes électorales. Le principe est simple: un candidat qui est dans les quatre premières positions sur la liste du parti a plus de chance d’être élu dans sa wilaya (département). Ce business n’était pas nouveau mais il semble avoir pris des proportions démesurées lors des législatives de 2017. Selon le compte-rendu du procès rapporté par le journal El Watan, Skander et Wafi Ould Abbès avaient exigé jusqu’à 70 millions de dinars (près de 460.000 euros) pour une tête de liste!

C’est en tout cas la somme qu’aurait réclamée le fils de l’ancien secrétaire général du FLN à Baha Eddine Tliba pour conduire la liste d’Annaba (550 km à l’est d’Alger). Originaire d’Oued-Souf, oasis du sud-est du pays proche de la frontière tunisienne, ce dernier est un homme d’affaires à la réputation sulfureuse qui s’est spécialisé dans l’immobilier. Chaouki Mechakra, le directeur du journal régional Le Provincial, connaît bien le personnage pour avoir dénoncé ses frasques.

«Baha Eddine Tliba est un corrupteur né qui a très vite saisi le fonctionnement du système algérien. En fait, à Annaba, il a investi dans les agents de l’administration, principalement dans les directions locales du foncier, du domaine de l’État et du commerce et même de la police. Lorsqu’il se baladait en ville avec son tout-terrain, il se permettait de stationner dans des endroits interdits. Et au lieu de le verbaliser, les policiers se mettaient au garde-à-vous. Il faut dire que tout le monde le craignait», indique à Sputnik Chaouki Mechakra.

Le directeur du Provincial confirme que l’homme d’affaires était proche du général Ahmed Gaïd Salah, ex-chef d’état-major de l’armée algérienne décédé en décembre 2020, et de sa famille qui réside à Annaba. À l’approche des élections législatives de 2017, Baha Eddine Tliba a décidé de tendre un piège aux deux frères Ould Abbès et il leur a remis une somme d’argent à titre d’avance.

«Je suis allé informer le général Bachir Tartag [coordinateur des services de renseignement, actuellement incarcéré dans une prison militaire], qui a ouvert une enquête. J’ai été le voir à son bureau à Dély Ibrahim, il m’a demandé de rester en contact avec les deux frères, ce que j’ai fait durant deux ou trois semaines. J’ai enregistré les communications que j’ai remises au service de la Sécurité intérieure (service du renseignement)», a déclaré au juge Baha Eddine Tliba, rapporte le journal El Watan dans son compte-rendu de ce procès.

«Vendre du vent»

Au magistrat qui lui a demandé pourquoi il n’avait pas saisi la justice au lieu d’en référer au patron des services, Baha Eddine Tliba a répondu: «Je connaissais le général Tartag, j’ai préféré m’adresser directement à lui.» Selon lui, les frères Ould Abbès avaient l’intention de ramasser 300 millions de dinars (environ 2 millions d’euros) durant la phase d’élaboration des listes électorales.

Pour sa part, Skander Ouled Abbès nie les faits. Il dénonce «des manipulations dans cette affaire» et accuse les agents des renseignements de l’avoir «terrorisé». «Ils m’ont mis un pistolet sur la tempe et m’ont fait passer de mauvais moments», a-t-il affirmé.

«Il y avait 6.400 candidats. L’exclusion de beaucoup d’entre eux a suscité la contestation. Je suis le fils du secrétaire général et, de ce fait, là où j’allais, les gens me sollicitaient pour les aider. Je ne peux pas vendre du vent», insiste Skander.

Nuits d’ivresse

Skander Ould Abbès avoue cependant que Baha Eddine Tliba lui avait remis 25 millions de dinars (160.000 euros) afin «de lui acheter une voiture de luxe». 

Il a été néanmoins incapable d’expliquer au magistrat la provenance des 6.000 formulaires de candidature ainsi que des 40 millions de dinars et des 200.000 euros découverts dans le domicile familial.Mis sous pression, le fils de l’ancien secrétaire général du FLN n’en fera pas moins d’autres révélations, qui feront les choux gras de la rue algérienne: «Bon, c’est un secret, mais je vais vous le dire. Ivre mort, Saïd Bouteflika appelait mon père à 3h du matin pour lui donner des ordres», laissant entendre que son père, Djamel Ould Abbès, ne faisait qu’appliquer les instructions du principal conseiller et frère d’Abdelaziz Bouteflika.  

Dissolution

Le procureur de la République a requis une peine de dix ans de prison ferme à l’encontre de Skander Ould Abbès et de Baha Eddine Tliba ainsi que la saisie de tous leurs biens.

 Pour sa part, l’avocat du Trésor public a exigé le paiement d’une amende de 50 millions de dinars (330.000 euros) pour le tort subi par cette institution ainsi qu’une autre pénalité de 10 millions de dinars (65.000 euros) pour le préjudice moral causé à l’image du Front de libération nationale, sommes qui reviendront au Trésor public.

Le verdict sera rendu mercredi 9 septembre. Mais cette affaire de corruption politique suscite la colère en Algérie puisqu’elle vient confirmer qu’une partie des députés qui siègent à l’Assemblée populaire nationale, la chambre basse du Parlement algérien, ont acheté leur fauteuil. Le Front de libération nationale, principal groupe parlementaire avec 164 élus, est directement pointé du doigt.

Le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), seconde force politique au sein de l’Assemblée, a clairement rejeté toute idée de dissolution. «Nous sommes contre car cela s’apparente à une période de transition déguisée au moment où l’Algérie a élu démocratiquement son Président», a lancé Tayeb Zitouni mercredi 2 septembre en rencontrant les parlementaires de son parti.

En fait, il est peu probable que le Président Abdelmadjid Tebboune ordonne la dissolution de l’Assemblée à l’approche du référendum pour l’amendement de la Constitution prévu le 1er novembre prochain. De plus, il est politiquement plus intéressant d’avoir face à lui une Assemblée «docile» jusqu’au terme de son mandat prévu en 2022.

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Assemblée nationale, corruption, Front de libération nationale (FLN) algérien, Algérie
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