Maghreb
URL courte
Par
618
S'abonner

Revendiquée par l’État islamique*, l’attaque qui a coûté la vie à un membre de la garde nationale tunisienne a été perpétrée par des terroristes inexpérimentés. L’attentat, qui vise à porter atteinte à un pays dont la principale ressource financière provient du tourisme, s’est produit dans un contexte de vives tensions politiques.

En s’attaquant à l’arme blanche, dimanche 6 septembre, à deux agents de la garde nationale près de la zone touristique d’El Kantaoui à Sousse (150 km au sud de Tunis), les trois terroristes ont commis un acte suicidaire. À ne pas confondre avec les attentats suicides que perpètrent les organisations terroristes dans le but de faire un maximum de victimes. Ce qui n’est visiblement pas le cas à El Kantaoui, même si le décès de l’adjudant Sami Mrabet, 38 ans, père de deux enfants, a provoqué beaucoup d’émoi dans l’opinion tunisienne.

Il est évident que l’objectif des assaillants était de prendre les armes des deux sous-officiers de la garde nationale afin de les utiliser dans de futurs attentats. La réactivité des forces de l’ordre autant que leur amateurisme leur ont été fatals. Le colonel-major de la garde nationale à la retraite Khalifa Chibani, ancien porte-parole du ministère tunisien de l’Intérieur, explique à Sputnik qu’ils ont été neutralisés en une dizaine de minutes.

«Fort heureusement, ces terroristes ont manqué d’efficacité lors de cet attentat. Ils ont employé des armes blanches et se sont enfuis à Akouda, village où ils résident, pour se retrancher dans une école. Assaillis par les forces de l’ordre, ils ont été incapables d’utiliser les armes qu’ils avaient volées. C’est ce qui explique que leur neutralisation n’a pris qu’une dizaine de minutes», souligne l’officier à la retraite.

Individus non fichés

L’opération antiterroriste a permis d’éliminer les trois individus, dont deux frères originaires d’Akouda. Le jour même, un quatrième homme a été arrêté. «Il me semble que c’est ce quatrième terroriste qui est le plus intéressant. D’ailleurs, dès le lendemain, les ministères de la Justice et de l’Intérieur ont annoncé l’audition de quarante personnes dans le cadre de cette affaire, ce qui a permis l’arrestation de sept individus, proches des deux frères qui ont commis l’attentat», indique le colonel-major Khalifa Chibani.

Selon lui, «l’amateurisme» de ce groupe ne signifie pas pour autant qu’il n’existait pas une volonté de constituer un noyau dur qui aurait été chargé de commettre des attentats dans la région du Sahel tunisien.

«Selon mon analyse, cette action terroriste a été mûrement réfléchie, même si elle a été commise par des amateurs. Il y a eu planification, soutien logistique et financement. À mon avis, ce processus a dû prendre plus de deux semaines. Les commanditaires qui sont derrière la constitution de ce réseau ont profité du fait que ces personnes n’étaient pas fichées par les forces de sécurité.»

«En fait, nous avons constaté que la quasi-totalité des actes terroristes commis en Tunisie a été perpétrée par des personnes inconnues des forces de sécurité. Depuis le début du terrorisme, nos services sont parvenus à identifier et à neutraliser un grand nombre d’individus grâce aux systèmes de surveillance informatiques, notamment sur Internet», ajoute-t-il.

«Opportunisme»

L’officier supérieur se montre cependant sceptique à propos de l’affiliation de ce groupuscule à la nébuleuse terroriste islamiste État islamique*. Il estime que Daech* a fait preuve d’opportunisme en revendiquant, lundi 7 septembre, cet attentat.

«À la suite des nombreux revers subis par l’État islamique (EI) au Moyen-Orient, cette organisation a tendance à se réclamer de toutes les attaques qui se produisent dans le monde, elle a besoin de revendiquer des attentats pour prouver sa présence. Mais l’EI donne l’impression qu’il prend le train en marche. Généralement, les terroristes affiliés à cette organisation enregistrent une vidéo avant de passer à l’acte, ce qui n’est pas le cas dans cette affaire», indique Khalifa Chibani.

Au-delà des questions opérationnelles et d’allégeance à Daech ou Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI)*, le colonel-major note que cet attentat vise également à frapper les esprits et à porter atteinte à l’image et à l’économie du pays puisqu’il a été commis à proximité d’une des principales zones touristiques. En Tunisie, des personnalités politiques et des experts n’hésitent pas à pointer du doigt le parti islamiste Ennahda après chaque attentat.

La formation dirigée par Rached Ghannouchi, qui préside également l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), est ainsi accusée d’être l’instigatrice de ces actions terroristes à travers une «organisation secrète». Leila Chettaoui, ex-députée de Nida Tounes (parti créé par l’ancien président Béji Caïd Essebsi), a été présidente de la Commission parlementaire d’investigation sur des réseaux d’envoi des jeunes vers les zones de conflit. Interrogée par Sputnik, elle affirme ne pas croire à une relation directe entre les organisations terroristes et la direction du parti islamiste.

«Il est trop facile de faire ce lien. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent connaître l’identité des commanditaires de ces réseaux terroristes. Ennahda est un parti qui est dirigé par plusieurs responsables souvent de tendances différentes, de la plus moderne vers la plus radicale sur le plan idéologique.»

«Ennahda existe car il est servi par un système politique qu’il s’est attelé à mettre en place à travers la Constitution de 2014. D’où la nécessité de changer de système politique. Le système politique actuel ne permet pas d’avancer sur des questions essentielles, notamment celle de la sécurité nationale», affirme Leila Chettaoui.

Le leurre

Pour l’ancienne parlementaire, le sujet de l’organisation secrète d’Ennahda est «l’arbre qui cache la forêt».

Elle dit avoir consulté des documents qui attestent que cette entité a existé en 1987 «pour prendre le pouvoir le 8 novembre», mais qu’elle a été neutralisée et ses responsables emprisonnés.

«Ennahda a tenté de la réactiver pour essayer d’infiltrer le ministère de l’Intérieur en 2012. Mais cette action a échoué grâce à la vigilance des officiers de ce ministère. Aujourd’hui, cette histoire d’organisation est un leurre qui sert à faire oublier le dossier des réseaux de jeunes Tunisiens envoyés dans les rangs de Daech car c’est la question qui fâche réellement le parti islamiste. Ce dossier a été mis au placard», dit-elle.  

Donc c’est dans le dossier des réseaux d’envoi de candidats au «djihad» que l’implication d’Ennahda serait la plus flagrante. «Au sein de la Commission que j’ai dirigée, nous sommes arrivés à deux conclusions mais nous n’avons pas pu aller au bout de notre travail. La première conclusion, la plus évidente, est que ce parti islamiste n’avait pas la compétence pour gérer le pays; la seconde était que les responsables d’Ennahda en poste au sein d’institutions de l’État ont vu et ont laissé faire. Malheureusement, nous n’avons pas pu confirmer l’implication de la plus haute hiérarchie d’Ennahda dans ce dossier car la commission n’a pas pu poursuivre nos investigations», regrette Leila Chettaoui.

*Organisation terroriste interdite en Russie.

Lire aussi:

Brûler vif une personne n’a pas été reconnu comme un acte barbare par la cour d’assises de Douai
Appelés pour des cris et des insultes provenant d’un appartement, les policiers découvrent une drôle de situation
Marine Le Pen dévoile le nom de son ministre de la Justice en cas de victoire en 2022
Tags:
Etat islamique, revendications, Tunisie, attentat
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook