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Rattrapé par la crise sanitaire, le Maroc, qui avait jusque-là fait preuve d’une gestion exemplaire de la pandémie, s’attend à une récession encore plus brutale en 2020. Sputnik a demandé à l’éditorialiste Abdelmalek Alaoui quelle serait la meilleure stratégie pour le Royaume chérifien dans un «monde d’après» qui sera aussi «avec le coronavirus».

Alors que l’épidémie de coronavirus semble regagner du terrain un peu partout dans le monde, le Maroc ne fait pas exception. Pour tenter de contenir la nouvelle propagation, les autorités ont multiplié les mesures de restriction dans plusieurs villes, avec la fermeture des écoles –depuis le 7 septembre– à Casablanca, la capitale économique du pays, ainsi que la réinstauration du couvre-feu. Ce qui n’a pas été sans provoquer une certaine grogne sur les réseaux sociaux ou dans la classe politique, où les thèses complotistes ont refait surface.

De son côté, la Banque centrale du Maroc a révisé ses prévisions de récession pour 2020, affirmant dans un communiqué publié le 22 septembre que l’économie allait se contracter de «6,3%», et non plus de «5,2%», comme elle l’avait annoncé en juin dernier, en raison d’un «redémarrage plus lent que prévu.» Pour 2021, elle espère cependant voir rebondir le PIB et prévoit une croissance de 4,7% (contre 4,2% prévue en juin), soulignant toutefois dans son communiqué que les perspectives «restent entourées d’un niveau exceptionnellement élevé d’incertitudes liées notamment à l’évolution de la pandémie» de Covid-19.

Invité de Sputnik Afrique, l’éditorialiste Abdelmalek Alaoui, qui est également président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS) et fondateur du cabinet de conseil en stratégie Guepard Group , ne s’est guère étonné de la «réaction de fatigue» des ménages marocains face au durcissement des mesures sanitaires pour contenir le redémarrage de la pandémie. «À Casablanca, faire garder ses enfants n’est pas à la portée de tout le monde!», s’est-il exclamé.

Covid-19 au Maroc, l’effet retard

Fermées à la mi-mars avec la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les frontières ont ensuite été progressivement rouvertes au moment du déconfinement. Cette isolation a mis à genoux l’industrie du tourisme marocaine, dont les recettes ont chuté de 44,1% sur les sept premiers mois de l’année, selon la Direction des études et des prévisions financières (DEPF). Une mesure qui n’a pas totalement permis de stopper l’importation de cas de contamination, puisqu’après les voyages professionnels et sanitaires, «les binationaux ou les Marocains qui ont des intérêts à l’étranger ont reçu l’autorisation de voyager», explique Abdelmalek Alaoui. Le Maroc s’en était toutefois mieux sorti que d’autres:

«La détermination de notre Souverain [le roi Mohamed VI, ndlr] et la rapidité de réaction pour lutter contre la pandémie du coronavirus ont d’emblée permis au Maroc de se distinguer. Mais c’est l’existence d’un tissu industriel préalable dans l’aéronautique, par exemple, qui nous a permis de répondre à nos besoins en masques et en gel hydroalcoolique et même d’en donner aux autres pays africains», s’est-il réjoui au micro de Sputnik France.

D’autres domaines, comme le secteur agricole ou celui de l’automobile, ont toutefois été fortement impactés par la crise sanitaire. Il faut dire qu’à échelle nationale, le taux de chômage est passé de 8,1% à 12,3% au deuxième trimestre 2020 et le taux d’activité de 45,8% à 44,8%, selon les statistiques officielles publiées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP).

Le coronavirus, «chambre noire de la crise mondiale?»

La première conséquence est que les inégalités «devraient s’accroître au Maroc comme ailleurs», prédit l’éditorialiste. Mais la question qui taraude tous les économistes est de savoir s’il y aura suffisamment de ressources pour «compenser» la dureté avec laquelle cette crise économique mondiale a frappé les économies africaines.

«La crise du coronavirus a agi comme un révélateur, un peu comme une chambre noire de la crise mondiale [du travail, ndlr] qui était sous-jacente. Elle est tellement profonde, cette crise, qu’il va falloir chercher des réponses systématiques. Car, on ne pourra pas se contenter de réponses de circonstance», argue Abdelmalek Alaoui.

Aussi y a-t-il aujourd’hui une grande urgence à «taxer le capital et les grandes entreprises technologiques [les GAFA, ndlr]», propose le président de l’IMIS. L’autre solution serait de «mettre fin à un certain nombre de paradis fiscaux ou de sociétés anonymes.»

En ce qui concerne le Maroc, Abdelmalek Alaoui estime que la priorité devrait être donnée au secteur du tourisme et à celui de l’informel. Il alerte notamment sur l’urgence de réhabiliter l’«hospitalité» et le «retail», car ce sont les branches «les plus sinistrées» et celles qui «emploient le plus de travailleurs». Le fondateur du cabinet de conseil en stratégie Guepard préconise aussi que les autorités portent leurs efforts sur la demande intérieure afin de permettre à ces deux branches de «redémarrer rapidement

Quant au secteur informel, il a déjà fait l’objet de mesures spécifiques, mais devrait être «encore plus boosté», insiste-t-il, car ses travailleurs sont souvent dans des situations de grande précarité. «Ils doivent se préparer à beaucoup souffrir», regrette Abdelmalek Alaoui.

Pas de relocalisation sans migration!

Aussi, si le Maroc post-Covid se doit de devenir «plus inclusif» et «plus solidaire», il lui faudra aussi se mettre dans une «position d’agilité stratégique», analyse le président de l’IMIS. Et ce, dans le but de «capter les opportunités qui s’offrent à lui.»

«Dans le monde d’après qui sera aussi un monde avec le coronavirus –j’en suis persuadé–, le Maroc a le potentiel pour devenir un hub industrialisé en Afrique du Nord. Pour l’Europe et l’Amérique, cela pourrait constituer une alternative à la Chine», estime-t-il.

Ne redoute-t-il toutefois pas que sous l’effet de la crise, les grands groupes européens présents au Maroc comme Renault, par exemple, décident de rapatrier leurs filiales?

Pour l’éditorialiste, il est temps de «sortir du discours de l’ambigüité» avec l’Europe, car il n’est plus possible d’avoir le discours du «en même temps». C’est-à-dire que les Européens disent qu’ils veulent relocaliser leur industrie et, en même temps, qu’ils ne veulent pas d’immigration chez eux. «Ce n’est tout simplement pas possible!», s’exclame Abdelmalek Alaoui.

«Si vous ne créez pas d’emplois au Sud, vous ne fixez pas les populations et vous ne partagez pas la prospérité. On ne peut pas, d’un côté, subventionner des industriels pour qu’ils relocalisent des emplois qui sont en Afrique du Nord afin de les installer en France et, de l’autre côté, financer des études sur la fracture numérique et le genre dans le Haut Atlas», martèle l’éditorialiste de la Tribune.

Et d’ajouter à l’attention des politiques français:

«Il y a de la place pour tout le monde: pour une usine Renault en France et une autre au Maroc, avec des vocations différentes. Prenons l’exemple de la Dacia: si demain, elle devait être fabriquée en France, elle coûterait 25.000 euros à produire au lieu de 8.000 euros actuellement au Maroc. Il y a donc un discours [électoraliste, ndlr] qui ne correspond pas à la réalité économique et les responsables politiques le savent bien!», conclut-il.

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