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Cela fait plus de 18 ans qu’Abdellatif Nasser croupit dans sa cellule de la prison militaire américaine de Guantánamo. Pourtant, en 2016, Washington avait autorisé son rapatriement chez lui au Maroc. Mais Donald Trump en a décidé autrement pour ce détenu qui aurait été arrêté «par erreur». Récit de la déroutante affaire du prisonnier n°244.

16 juillet 2016. L’heure était à la célébration chez les Nasser. Ils venaient d’apprendre qu’après plus de 20 ans de séparation, ils allaient enfin pouvoir tenir leur fils aîné Abdellatif dans leurs bras. Remplis de joie, ils avaient tout préparé pour son retour de Guantánamo. Une grande chambre où le loger, un travail stable pour l’occuper et même une femme qu’il aurait pu épouser. Mais quatre ans après, Abdellatif Nasser n’est toujours pas rentré. À 6.755 kilomètres de son foyer familial casablancais, il est maintenu, sans inculpation, ni procès, ni condamnation, en détention au bagne américain controversé, situé à la pointe sud-est de l’île de Cuba.

Selon sa défense, celui que l’on désigne sous l’appellation de «prisonnier numéro 244» est arrivé en 2002 dans cette prison aux murs infranchissables. Un an auparavant, Abdellatif Nasser aurait été arrêté en Afghanistan par des forces de l’OTAN. Il aurait été ensuite «vendu» aux Américains qui l’ont transféré de Kandahar à Guantánamo, selon la même source. Ses parents n’avaient appris son incarcération que deux ans plus tard et il l’avaient cru alors définitivement perdu.

Pourtant, le destin de cet homme allait basculer le 16 juillet 2016, redonnant espoir à sa famille. Ce jour-là, pas moins de six agences fédérales américaines ont convenu, à l’unanimité, que ce détenu ne présentait «plus aucune menace pour les États-Unis, ses intérêts et ses alliés». Les départements de la Défense, de la Justice et de la Sécurité intérieure ainsi que le département d’État et même de hauts responsables de l’armée américaine et du renseignement national ont conclu qu’il pouvait être extradé vers son pays, le Maroc.

Ce «verdict» est tombé lors de la comparution d’Abdellatif Nasser devant la Periodic Review Board (PRB). Ce comité fédéral de révision des dossiers des prisonniers de Guantánamo a été créé en 2011 par l’administration Obama avec pour unique mission de vider ce «camp de détention de la honte». C’est ainsi que des défenseurs des droits de l’Homme décrivent Guantánamo. Partageant cet avis, l’ancien Président américain avait d’ailleurs signé, le jour de son investiture en 2009, un décret ordonnant la fermeture de cette prison dans un délai d’un an.

Une promesse qu’il n’a pas réussi à tenir, tant la mise en œuvre de ce projet avait été contestée et bloquée par l’opposition républicaine au Congrès. Conséquence directe de ces querelles politiques: il reste encore aujourd’hui 40 prisonniers dans la base américaine de Cuba, dont le Marocain Abdellatif Nasser.

Une alternance qui bascule tout

Portant le n°244, Abdellatif Nasser, 55 ans, a vieilli derrière les barreaux comme ses 39 compagnons de détention. Malgré son passage devant la PRB et le feu vert que le haut comité fédéral avait déjà donné, il pourrait finir sa vie à Guantánamo, les mains et les pieds enchaînés. Il aurait pu en être autrement si Rabat n’avait pas tardé à approuver son rapatriement. Tout s’était joué en une vingtaine de jours. Alors que les autorités marocaines avaient envoyé leur avis favorable en décembre 2016, en novembre de la même année, Donald Trump remplaçait Barack Obama à la Maison-Blanche. Ce virage politique avait tout chamboulé.

Aussitôt élu et prenant le contre-pied de son prédécesseur, le Président Trump a signé un décret pour maintenir le camp de détention ouvert. Dans un tweet publié peu de temps après son investiture, il avait clairement réaffirmé son opposition à tout nouveau transfert de prisonniers. Il tenait ainsi l’une de ses plus surprenantes promesses de campagne.

Appliquée automatiquement sur le détenu marocain, la décision de Trump exaspère Latif Nasser. Ce jeune journaliste canadien est l’auteur du podcast «The other Latif» (l’autre Latif). Il avait enquêté pendant trois ans sur la déconcertante affaire de son homonyme marocain. Contacté par Sputnik, il se dit «indigné» par cette «détention doublement cruelle» pour «l’autre Latif» et pour sa famille.

«Dans notre monde moderne, il est inacceptable de jeter des gens dans des cellules sans jugement. Il est encore plus inadmissible qu’on les y oublie pendant presque 20 ans, tout en les privant de leurs droits et d’un procès équitable», déplore-t-il.

Pour lui, ce qui est «encore plus atroce», c’est la promesse de liberté donnée à Abdellatif Nasser qui n’a jamais été tenue.

Interrogé par Sputnik sur cette mystérieuse affaire, Me Khalil Idrissi abonde dans le même sens. Spécialiste des dossiers concernant le terrorisme, cet avocat marocain juge la détention d’Abdellatif «purement et simplement illégale». Il sait bien de quoi il parle, lui qui avait représenté d’anciens détenus marocains de Guantánamo dont l’avant-dernier d’entre eux, Younes Chekkouri. Celui-ci vit aujourd’hui au Maroc en toute liberté.

«Le dossier d’Abdellatif Nasser repose sur une décision politique qui n’a aucun fondement juridique. S’il y avait vraiment un quelconque respect du principe de continuité institutionnelle au niveau de la présidence américaine, ce prisonnier serait libre aujourd’hui. Malheureusement, Donald Trump a négligé ce principe en optant pour la prorogation de sa détention arbitraire au mépris de la légitimité juridique et des règles des droits de l’Homme», regrette Me Idrissi.

L’avocat se dit d’ailleurs prêt à défendre le dernier prisonnier marocain de Guantánamo dès son retour au Maroc. C’est que, même en rentrant au bercail, le prisonnier numéro 244 pourrait se retrouver derrière les barreaux. Son présumé passé, tel que retracé par des notes officielles américaines révélées par Wikileaks, pourrait lui attirer de gros ennuis avec les autorités marocaines. En effet, la police judiciaire du royaume auditionne systématiquement ceux qui reviennent de zones de conflit comme l’Afghanistan dès qu’ils posent les pieds sur le sol du pays.

Un péché capital nommé Ben Laden: info ou intox?

Daté du 22 octobre 2008, un rapport regroupant les notes dévoilées par Wikileaks et attribué au département américain de la Défense accable Abdellatif Nasser. Ce document dresse un portrait sombre du prisonnier avant son arrestation en Afghanistan, le 15 décembre 2001. Quinze pages sont réservées à celui qui est présenté comme «un combattant ennemi». On apprend que dans les années 1990, il aurait été un membre actif de l’association islamiste marocaine, non autorisée, Al Adl Wal Ihssane à Casablanca sa ville natale. Il poursuivait alors des études supérieures en physique-chimie à l’université Hassan II. Il aurait ensuite voyagé à plusieurs reprises au Soudan. Ce serait dans ce pays ennemi des États-Unis qu’il aurait rencontré Oussama Ben Laden, en 1995, et se serait rapproché de celui qui allait devenir l’ennemi numéro1 des États-Unis.

Quelques années plus tard, Abdellatif Nasser serait devenu un expert en explosifs chez les talibans*. Il aurait même hérité du titre d’«émir» pour être «l’un des leaders de l’organisation terroriste Al Qaeda*». C’est pour cela que les auteurs du rapport ont conclu qu’il représentait «un risque élevé pour les États-Unis, ses intérêts et ses alliés».

Ce portrait qui donne le vertige est vivement contesté par sa défense, dont fait partie «Reprieve». Cette ONG britannique, spécialisée dans la défense des droits judiciaires, assure qu’Abdellatif se trouvait simplement au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle estime que les Afghans l’auraient vendu aux États-Unis après son arrestation. L’ancien bras droit de l’ex-Président américain Georges Bush Lawrence Wilkerson corrobore cette thèse en parlant de la majorité des détenus de Guantanamo qui seraient innocents, selon lui. Dans ses mémoires intitulées Sur la ligne de feu, Pervez Musharraf, ex-Président pakistanais, avait affirmé quant à lui que son pays vendait des suspects aux États-Unis pour «5.000 dollars par tête».

«Quoi qu’il en soit, on ne peut négliger le fait que six agences fédérales américaines, qui ont eu accès à l’intégralité du dossier d’Abdellatif et ont certainement dû vérifier ce qu’il a pu avoir fait ou pas par le passé, ont pris la décision de le libérer», rappelle le journaliste.

En attendant du nouveau qui n’arrive toujours pas, Abdellatif Nasser s’occupe comme il peut, selon ses avocats. Il a appris l’anglais et a même rédigé un dictionnaire bilingue (en arabe et en anglais) de 2.000 mots.

Mais certains de ses défenseurs craignent pour sa santé physique et mentale au vu de «ce qu’il endure». «Les conditions d’incarcération à Guantánamo sont infernales, comme les avaient décrites l’ancien détenu Younes Chekkouri et plusieurs autres témoins, toutes les tortures y sont autorisées», lance Khalil Idrissi. «La situation a empiré avec le nouveau coronavirus», ajoute Latif Nasser.

«À cause du Covid-19, Abdellatif est complètement isolé. Il ne rencontre plus ses avocats et depuis un bout de temps, il ne parle plus avec sa famille. Son dossier est gelé. Il ne répond même plus à mes lettres», confie le journaliste canadien.

L’autre Latif souligne qu’une simple signature du secrétaire d’État américain à la Défense sépare Abdellatif Nasser de la liberté. Ce haut responsable étant directement nommé par le Président américain, tout pourrait basculer si Joe Biden battait Donald Trump. Abdellatif Nasser à Guantánamo et sa famille à Casablanca ont le cœur à Washington jusqu’au jour du verdict… des urnes.

*Organisation terroriste interdite en Russie.

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Donald Trump, libération des prisonniers, prisonniers, centre de détention de Guantanamo, Guantanamo, Maroc
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