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Sur fond de forte crise diplomatique avec le Maroc, le Président algérien Abdelmadjid Tebboune a ordonné à des entreprises de son pays de rompre leurs contrats avec des sociétés marocaines au nom des «intérêts vitaux» de l’Algérie et de «sa sécurité». Simple populisme ou prémices d'une guerre économique qui ne fait que commencer? Analyse.

«Il a été révélé de graves atteintes à la sécurité nationale du fait d’entreprises publiques et privées qui ont noué des relations contractuelles avec des entités étrangères, sans concertation et sans considérations des intérêts économiques et stratégiques du pays […]. Ces entreprises mettent à la disposition d’entités étrangères des données et des informations sensibles», alerte sur un ton ferme le chef d’État algérien Abdelmadjid Tebboune, dans une missive datée du 25 avril 2021, fraîchement dévoilée par la presse locale. Adressé aux membres du gouvernement d’Alger, au Premier ministre Abdelaziz Djerad, au ministre des Finances Aymen Benabderrahmane et aux directeurs des entreprises du secteur public, le document de deux pages a fait l’effet d’une bombe, dès sa fuite dans les médias.

Se voulant précis, le Président Tebboune cite nommément trois grandes entreprises algériennes: l’opérateur téléphonique Djezzy, Optimum Telecom, (détenu à 51% par l'État algérien), ainsi que les deux sociétés publiques d'assurance Compagnie algérienne d’assurance et de réassurance (CAAR) et Société nationale d’assurance (SAA). Il leur ordonne de résilier, dans un délai maximal de 10 jours, tout contrat signé avec des firmes étrangères «hostiles» à l’Algérie, susceptibles de «porter atteinte» au pays et à «sa sécurité». Faute de quoi des poursuites judiciaires seront engagées contre leurs responsables pour «concussion et complicité», prévient le locataire du palais d’El Mouradia.

Des firmes marocaines dans le viseur

Les deux premières compagnies d’assurance algériennes sont mises sur la sellette pour avoir collaboré avec des «entreprises d’origine marocaine». L’opérateur téléphonique aurait, quant à lui, confié ses opérations publicitaires à des sociétés considérées par le Président algérien comme «proches de lobbies étrangers anti-Algérie». L’ordre présidentiel ne le dit pas clairement, mais là encore ce sont des prestataires de service marocains qui sont visés.

Au regard du chef d’État algérien, les contrats qu’il dénonce lui semblent «souvent injustifiés» en permettant des sorties de devises dont son pays a besoin. C’est connu, l’Algérie traverse une crise économique d'envergure en raison de la baisse des prix du pétrole et du gaz. Pour Tebboune, «les prestations confiées aux étrangers sont à peine moyennes et peuvent facilement être assurées localement».

«En Algérie: le Président Abdelmadjid Tebboune met en grade son Premier ministre ainsi que les responsables des entreprises algériennes concernant la généralisation des relations contractuelles et des marchés noués entre les entreprises publiques et privées de son pays et des entités étrangères [marocaines] indésirables», relate cet internaute algérien en appuyant sa publication avec la missive en question.

Des vues de la marche et du sit-in qui s’en est suivi, jeudi 18 mars à Figuig, à l'extrême-est du Maroc.
© Photo / Figuig Photographie/Mustapha El Marzouki
Une start-up marocaine du nom d’Orsys Communication est au cœur de cette injonction présidentielle. Son ERP (Progiciel de Gestion Intégré) - logiciel qui permet de gérer l'ensemble des processus opérationnels d'une entreprise - nommé ORASS, était utilisé par la SAA et la CAAR depuis plusieurs dizaines d’années. D’où la colère présidentielle algérienne contre cette firme de service et d’ingénierie informatique, basée à Rabat, et qui est spécialisée dans les systèmes d’information pour les compagnies et les sociétés de courtage en assurance. Sa solution est sur le marché depuis une vingtaine d’années.

Joint par Sputnik, El Mostafa Faouzi, directeur général associé d’Orsys Communication, confirme, en exclusivité à Sputnik, la résiliation du contrat par les firmes algériennes. Ce qui ne peut que confirmer l’injonction présidentielle qui n’a circulé jusqu’ici qu’à travers les médias, sans faire encore l’objet de réactions officielles ni de la part des autorités marocaines ou algériennes, ni de celle des entreprises visées.

«Nos contrats de support avec la SAA et la CAAR ont été résiliés unilatéralement, une semaine avant la fuite du communiqué dans la presse. Pour nous, cette décision n’est pas tellement inédite, car contractuellement, tout client peut résilier son contrat, sans conditions», minimise le jeune PDG au micro de Sputnik en réfutant, en bloc, les allégations d’ingérence sous-entendues par l’ordre du Président algérien.Il n'en dira pas plus hormis quelques explications des fonctionnalités du progiciel ORASS utilisé selon lui, par pas moins de 80 compagnies d’assurances en Afrique. C’est ce qui leur permet de gérer leur système informatique interne de bout en bout. «Après avoir démarré ses activités sur le marché marocain, ORSYS s’est orientée vers le marché africain où elle est aujourd’hui leader. Le continent représente l’exclusivité de nos clients et prospects», résume-t-il.

«Maghreb désuni»

Sur les réseaux sociaux, la missive d’Abdelmadjid Tebboune fait beaucoup réagir les internautes algériens et leurs voisins marocains. Tous s’étonnent du coup de colère du Président algérien. Des Algériens et des Marocains déconcertés se posent des questions sur l’impact que pourrait causer cette décision sur les relations déjà très compliqués entre les deux plus grands pays de la région du Maghreb que certains internautes qualifient désormais de «désuni».


Sur cette question de l’impact, le spécialiste algérien du Grand Maghreb, Yahia Zoubir affirme, en réponse à Sputnik, qu’il faut d’abord appréhender la décision présidentielle algérienne dans son contexte régional et international. Et le directeur de recherche en géopolitique à la Kedge Business School (Marseille, France) et chercheur-résident au Brookings Doha Center (Qatar) d’ajouter:

«Les relations de l’Algérie avec le Maroc traversaient déjà une crise sans précédent. À Alger, on estime que le règne d’Abdelaziz Bouteflika a été catastrophique, particulièrement lors de ces dernières années puisque le gouvernement de l’époque ne réagissait pas à l’offensive diplomatique marocaine surtout en Afrique. D’autres événements ont compliqué davantage les relations traditionnellement difficiles entre ces deux frères ennemis. Il s’agit notamment de la reprise des hostilités à Guerguerat entre les forces du Polisario et les troupes marocaines en novembre dernier, mettant ainsi fin au cessez-le-feu en place depuis septembre 1991. La reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental sous l’administration Trump en décembre 2020 a été le deuxième événement aggravant. De plus, la normalisation entre le Maroc et l’Israël - en échange de cette reconnaissance de la souveraineté du Maroc- a déclenché un sentiment de grande menace pour la sécurité nationale de l’Algérie. D’où la crainte de la transmission de données à des entités étrangères».

Pour cet expert en géopolitique, la décision du Président Tebboune ainsi que la discrétion qui l’entoure n’est finalement qu’une manière pour le gouvernement algérien de répondre à ce qu’il perçoit comme «des provocations du Maroc avec notamment la normalisation avec Israël et la construction d’une base militaire près de la frontière avec l’Algérie», à un mois des élections législatives anticipées dans ce pays.

Vers une guerre économique?

«L’ordre présidentiel fait aussi partie d’un nettoyage interne puisque des pratiques de corruption à grande échelle ainsi que des transferts de devises de façon occulte ont eu lieu depuis des années et le gouvernement actuel tente d’y mettre fin. Car objectivement, la corruption a porté atteinte à la sécurité nationale de l’Algérie. Ce phénomène avait pris des proportions inimaginables dans la dernière décennie du règne du clan Bouteflika», ajoute-t-il.

Les deux «frères ennemis» se dirigent-ils vers une guerre économique qui ne dit pas son nom? «Pour l’instant, ce n’est pas vraiment le cas», estime le spécialiste algérien qui évoque «des relations économiques entre l’Algérie et le Maroc qui restent les plus denses dans la région maghrébine et ce malgré les tensions politiques récurrentes entre les deux États».

Selon les dernières données de l’Office marocain des changes, le volume des flux commerciaux entre les deux pays a atteint 5,3 milliards de dirhams à fin 2020, (environ 230 millions d’euros), soit 1% du total des échanges commerciaux du royaume avec le reste du monde.

Mais d’ores et déjà, «on peut prévoir que les tensions géopolitiques maroco-algériennes ne vont pas s’estomper de sitôt. La dernière pierre d’achoppement ne les y aidera pas non plus», estime le professeur Yahia Zoubir.

Certains observateurs vont jusqu’à prédire une remise en cause de l’accord sur le «Gazoduc Maghreb-Europe», dont 540 kilomètres traversent le Maroc en partant du gisement algérien de Hassi R’mel dans le sud du pays et qui compte parmi ses opérateurs le géant des hydrocarbures du pays Sonatrach. Ce «deal» arrive à échéance en novembre prochain après un quart de siècle d’exploitation. Les autorités marocaines songeraient à ne pas le renouveler, selon certaines indiscrétions…

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Tags:
économie, Maroc, Algérie
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