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La Tunisie est confrontée à une grave crise suite à l’augmentation des cas de contamination par le coronavirus. Dans un pays au bord de la banqueroute, les autorités peinent à prendre en charge les malades et à faire respecter les mesures sanitaires. Reportage dans la Tunisie du laxisme et des initiatives citoyennes.

Cité Ennasr, un ensemble urbain du nord de Tunis. Trois jeunes femmes entrent dans un «lounge» situé dans le sous-sol d’un immeuble de l’avenue Hédi Nouira. «Une chicha!», lance l’une d’entre elles au préparateur de narguilés. Masque FFP2 en brassard, ce dernier revient en tirant des bouffées de fumée blanche du tuyau. Les clientes se contentent de placer un embout en plastique et débutent leur séance dans des éclats de rire.

Espace clos, narguilé, jeux de cartes, consommation au-delà de 16h… l’établissement enfreint l’ensemble des restrictions sanitaires imposées par le gouvernement pour tenter d’endiguer les contaminations par le coronavirus. Depuis le mois de juin 2021, la Tunisie connaît une flambée sans précédent de cas de Covid-19, passant ainsi au rang de premier pays d’Afrique touché par la maladie au regard du nombre de décès journaliers rapporté à sa population. 164 décès et 7.878 personnes contaminées ont été recensés le 14 juillet. Les hôpitaux et les cliniques ne peuvent plus faire face à l’afflux de malades.

«La situation sanitaire actuelle est catastrophique, le taux des cas a augmenté énormément. Le système sanitaire s'est malheureusement effondré», a reconnu Nissaf ben Alaya, la porte-parole du ministère de la Santé sur les ondes de la radio tunisienne Mosaïque FM.

Mais le danger ne semble pas inquiéter une partie de la population. À La Marsa, cité balnéaire huppée au nord de la capitale, le port du masque semble être respecté. Il suffit toutefois de prendre une ruelle qui mène vers les quartiers périphériques pour se retrouver dans une autre dimension: visage découvert, des dizaines de personnes déambulent dans un marché aux bestiaux improvisé. À l’approche de la fête de l’Aïd el-Adha, prévue mardi 20 juillet, les autorités ont du mal à empêcher la vente de moutons. «Il faut bien nourrir nos familles, nous travaillons toute l’année pour vendre nos bêtes à l’occasion de l’Aïd», explique Tahar, un éleveur de Siliana, région agropastorale du centre du pays. L’homme est fier de présenter ses moutons dont le moins cher est à 700 dinars (213 euros), soit une fois et demie le SMIG tunisien.

Marché aux moutons à la périphérie de la Marsa
© Sputnik . Tarik Hafid
Marché aux moutons à la périphérie de la Marsa

Revanche symbolique sur l’État

Pour le sociologue Mohamed Jouili, le phénomène de laxisme trouve son explication «dans la relation entre la société et l’État». Il indique à Sputnik qu’une partie de la population estime que les autorités ne font qu’imposer des restrictions. «Les Tunisiens font donc le contraire. Cette relation est fondamentalement négative, les gouvernants étant perçus comme chargés d’écraser la société». Pourtant, au Maghreb, le peuple tunisien est considéré comme faisant réellement preuve de civisme. Un héritage de la période du Président Habib Bourguiba.

«En réalité, ce civisme a été imposé durant des années par le pouvoir du Zaïm [leader, ndlr] Bourguiba. Cependant, il n’a pas été entretenu car le respect des lois est une valeur qui doit être préservée. Aujourd’hui, la situation s’est compliquée, la Tunisie étant plongée dans le chaos. L’État et ses institutions sont absents et cela encourage les citoyens à être encore plus laxistes. Ce rejet des règles est une forme de revanche symbolique sur l’État, un état d’esprit comparable à celui des personnes qui refusent de payer leurs impôts», constate Mohamed Jouili.

Le sociologue ajoute que le désintérêt des Tunisiens s’explique également par le fait que le gouvernement a monopolisé les mécanismes de lutte contre le Covid-19 dès le début de la pandémie. «La société civile a été très peu impliquée. L’absence d’une approche participative a provoqué une sorte de détachement. Il n’est pas possible de lutter contre une telle catastrophe sans l’appui de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) et de l’Union Tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (UTICA)», note Mohamed Jouili.

Initiative citoyenne

Le civisme et la citoyenneté sont pourtant encore présents en Tunisie. Ezzahra, petite ville côtière située au pied du Djebel Bouguernine (littéralement le «mont aux deux cornes»), au sud de Tunis, donne l’exemple.

Face à la situation d’urgence, les élus locaux ont décidé d’ouvrir un centre de prise en charge des malades atteint du Covid-19. Il a été installé dans la salle de sport de la ville. Rencontré sur place, Najeh Abdeljil, maire-adjoint et président de la commission de la Santé et de l’environnement, explique que cette structure de santé dispose de 20 lits et de concentrateurs d’oxygène.

«Ce centre est une initiative de l’Assemblée communale, des associations locales et surtout des citoyens. Nous avons décidé de le lancer car nous ne pouvions pas rester les bras croisés au moment où les autorités ont annoncé que le système de santé tunisien commençait à être dépassé. Il est inconcevable de laisser les gens mourir pour le simple fait de ne pas pouvoir trouver de place dans un hôpital», note l’élu en insistant sur la gratuité de la prise en charge.

Les malades ne peuvent pas se présenter directement au centre. En cas de détérioration de leur état de santé, ils doivent passer par leur médecin généraliste qui contacte à son tour le responsable de la coordination du centre. «L’étude du dossier et de l’admission nécessitent l’avis des deux praticiens qui prennent en compte plusieurs facteurs, notamment la saturation en oxygène», précise Najeh Abdeljil.

Centre anti-covid d’Ezzahra, les malades sont pris en charge des professionnels de santé bénévoles
© Sputnik . Tarik Hafid
Centre anti-covid d’Ezzahra, les malades sont pris en charge des professionnels de santé bénévoles

Technicien en anesthésie et réanimation, Wael Boukati est le coordinateur général du centre d’Ezzahra. Il insiste sur la qualité des soins et du suivi des patients. «Les équipes médicales et paramédicales sont présentes en permanence sur les lieux. Nous avons reçu la visite d’une commission du ministère de la Santé qui a confirmé que la prise en charge des malades se déroule dans les normes», certifie-t-il à Sputnik.

Le rejet de l’assistanat et la réactivité de cette localité sont à mettre, en partie, sur le tempérament de son maire. À 33 ans, Mohammed Rayen Hamzaoui est le plus jeune maire de Tunisie. Il est connu pour son franc-parler et son esprit d’initiative. Dès les premiers mois de la pandémie, il avait signé un arrêté interdisant le narguilé et les jeux de cartes dans les cafés. Une décision qui lui a valu de recevoir des menaces. Le Covid-19 a obligé Mohammed Rayen Hamzaoui à troquer sa casquette d’élu contre celle de responsable d’une structure de santé.

«Actuellement, nous nous concentrons sur la gestion de ce centre en fonction du niveau de propagation du coronavirus dans notre région. Nous devons faire en sorte d’acheminer des équipements et des produits médicaux pour prendre soin des patients. Cette initiative est une première et je dois dire que le pouvoir central a réagi positivement et a fait en sorte de faciliter la délivrance des autorisations nécessaires», reconnaît le maire interrogé par Sputnik.

Solidarité internationale

Avec l’annonce de l’effondrement de son système sanitaire, la Tunisie a lancé un appel à l’aide international pour pouvoir faire face à la situation. Maroc, Égypte, États-Unis, France, Algérie, Qatar, Arabie Saoudite, Suisse… des avions cargos en provenance de nombreux pays atterrissent quotidiennement à l’aéroport de Tunis avec des vaccins et des concentrateurs d’oxygène.

Certains États ont même installé des hôpitaux mobiles et dépêché des équipes médicales pour prendre en charge des patients. Mais en Tunisie, l’urgence n’est pas seulement sanitaire, elle est également économique. Le Covid-19 a mis le secteur du tourisme, principal pourvoyeur de devises, à genoux. Hammamet, l’une des principales villes touristiques du pays, est presque une cité fantôme. D’habitude, au mois de juillet, elle est prise d’assaut par les touristes allemands, français, algériens ou russes, et ses hôtels affichent complet.

Piscine d’un hôtel de Hammamet, pratiquement vide un après-midi de juillet
© Sputnik . Tarik Hafid
Piscine d’un hôtel de Hammamet, pratiquement vide un après-midi de juillet

Le fait que la France classe récemment la Tunisie sur sa liste rouge n’arrange pas les choses.

Amine, barman dans un hôtel d’Hammamet, se veut toutefois optimiste: «Je suis persuadé que nous arriverons à dépasser cette crise grâce à la vaccination. C’est notre dernier espoir pour que les touristes reviennent en force au mois d’août. Enfin, inch’Allah…».

 

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Tags:
Tunisie, Covid-19, crise
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