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Dans son édito pour «Russeurope Express», Jacques Sapir revient sur la crise libanaise, amplifiée par les explosions du 4 août. Si l’économiste insiste sur la nécessité de réformer en profondeur le système politique et économique du pays, il craint en revanche que les recettes du FMI n’aggravent la situation si elles venaient à être appliquées.

Un édito de Jacques Sapir à retrouver en podcast dans l’émission Russeurope Express du 29 septembre.

Le Liban a fait tragiquement l’actualité au mois d’août. L’explosion survenue sur le port de Beyrouth est venue meurtrir un peu plus un pays qui s’enfonçait déjà dans une crise économique, mais aussi politique, depuis plus de dix-huit mois.

La crise économique est le produit de désordres tant conjoncturels que structurels. Le rapatriement de fonds placés par l’Arabie saoudite et les Émirats est venu se combiner avec une fuite des capitaux, essentiellement pour des raisons fiscales, mais aussi avec le produit d’une corruption et surtout d’un népotisme et d’un clientélisme qui n’a fait que s’aggraver depuis vingt ans.

Les services publics ont été partagés entre divers clans oligarchiques qui mettent le pays en coupe réglée. La crise bancaire, qui conduit à une situation de forte inflation, témoigne avant tout de la capacité de l’oligarchie à se partager une rente et à la mettre à l’abri en cas de besoin. La révolte d’une partie de la jeunesse contre les élites montre bien que la population est à bout.

Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Karim el Mufti, professeur de sciences politiques et de droit international à l’université La Sagesse de Beyrouth, spécialiste des constructions d’États dans les sociétés multicommunautaires.

Mais les réformes proposées par les institutions internationales pourraient en réalité détériorer encore plus la situation. Ces réformes, qui ont été soutenues bruyamment par Emmanuel Macron lors de ses deux voyages au Liban, ne feraient qu’entériner la privatisation de fait d’une large partie des services publics. Pourtant, le pays a des avantages économiques incontestables, qui tiennent tout autant à sa géographie qu’a une sphère économique qui reste malgré tout extrêmement vivace.

De la propriété de fait à la propriété de droit

Si la logique du FMI était mise en place, celui-ci prétendrait imposer des réformes visant à assainir le système bancaire, la banque centrale, les services publics. Mais compte tenu de la structuration de la scène politique libanaise, on peut craindre que ces réformes soient détournées de leur sens: par exemple, la privatisation des services publics profiterait essentiellement à l’oligarchie libanaise. On transférerait ainsi une propriété de fait, liée au clientélisme, à une propriété de droit, qui consoliderait encore plus le pouvoir de ladite oligarchie.

Ces difficultés économiques sont le fruit amer d’une crise du système politique libanais. Le pays a été fondé sur un compromis confessionnel qui, en 1943, était probablement inévitable. Mais au lieu de n’être qu’une solution provisoire, ce compromis s’est enraciné avec les années.

La situation géopolitique régionale, l’attitude d’Israël mais aussi des pays arabes, qui se sont déchargés d’une large partie des refugiés sur le Liban, n’a fait qu’empirer les choses. La Syrie, qui n’a accepté qu’à contrecœur l’indépendance du Liban, et qui a occupé le pays pendant de nombreuses années, a aussi été un facteur délétère. La guerre civile syrienne, depuis maintenant plus de sept ans, a aussi déversé un autre flot de réfugiés sur le pays. Il est donc remarquable que dans cette situation, un sentiment national libanais, indépendant des diverses communautés, se soit maintenu et qu’il ait même progressé.

La crise actuelle montre néanmoins à quel point l’économique et le politique sont liés. Sans une réelle et profonde réforme politique, il sera impossible de mettre fin à ce pillage oligarchique dont souffre le Liban. Mais sans une économie plus juste et qui distribue mieux les richesses, le système politique sera toujours confronté à une crise de légitimité, dont le système communautaire profitera.

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Tags:
crise économique, Beyrouth, Emmanuel Macron, Fonds monétaire international (FMI), Liban
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