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Les difficultés au Liban n’en finissent plus. Après la crise économique, la pandémie du coronavirus et le confinement, les troubles sociaux pointent de nouveau dans plusieurs villes du pays. L’influence turque n’arrange rien, accuse François Bacha, confondateur du site d’informations libanews.

«La situation a dégénéré hier avec 226 personnes blessées et un mort», relate, las, François Bacha.

Pour le consultant libanais en questions économiques, ces débordements sont intrinsèquement liés à la crise économique que le Liban subit de plein fouet. Depuis plusieurs jours, des troubles ont éclaté dans plusieurs villes du pays, faisant craindre la résurgence des tensions sociales. En réponse aux mesures sanitaires, à la crise économique et au prolongement du confinement, plusieurs manifestations ont eu lieu à Tripoli, mais également à Beyrouth. Les affrontements avec les forces de l’ordre ont fait plusieurs blessés de part et d’autre.

Cette violence n’est pas anodine. Elle est le fruit d’un abattement généralisé, d’une pauvreté grandissante et de l’immobilisme des élites, qui ne trouvent aucune solution de sortie de crise. À cela s’ajoute la pandémie, qui est repartie de plus belle: depuis les fêtes de fin d’année, avec le retour des binationaux, le nombre de contaminés a bondi de 1.500 à 4.000 par jour. «Les gens sont à bout et la violence est le seul moyen pour se faire entendre», prévient François Bacha, également cofondateur du site d’information libanews.com.

Les Libanais de retour dans la rue?

Pour mémoire, les Libanais étaient massivement descendus dans la rue en octobre 2019 pour protester contre une loi gouvernementale prévoyant une taxe sur l’application WhatsApp. S’en étaient suivi de longs mois de protestations contre les élites libanaises, jugées incompétentes et corrompues. Les manifestants avaient même obtenu le départ du Premier ministre Saad Hariri. Sur fond de mésentente traditionnelle entre les deux blocs parlementaires, le groupe du 8 Mars –pro-Hezbollah– et le groupe du 14 mars –pro-Hariri– les manifestations avaient finalement vite été récupérées par les principaux partis d’opposition. Cette grogne populaire était de fait devenue une critique orientée contre le Hezbollah et ses alliés.

À la différence des événements de 2019, les nouveaux débordements ne répondent pas à des motivations politiques, mais à des impératifs économiques, estime François Bacha:

«50% de la population active est au chômage, 65% de la population vit sous le seuil de pauvreté sur le plan national et la situation dans le Nord du Liban est pire.»

Le consultant en questions économiques fait ici référence à Tripoli, dans le nord du Liban. Cette ville était le cœur, le berceau des manifestations de 2019. Majoritairement sunnite, la pauvreté y est plus importante que dans le reste du pays. Il ne faut pas oublier qu’à Tripoli même, des boat people tentaient dernièrement de rejoindre Chypre pour fuir le pays.

Les débordements ont lieu principalement dans les zones sunnites, à Saïda, à Jal el Dib, à Jiyeh et dans certains quartiers de Beyrouth. Pour l’heure, il y a un vrai «marqueur confessionnel», les manifestations ont été très limitées dans les zones chrétiennes et inexistantes dans les zones chiites, précise François Bacha.

«On ne peut nier le paramètre confessionnel des événements, car le système est lui-même confessionnel. Les sunnites se sentent marginalisés économiquement.»

Ces récents débordements ne sont finalement que la réponse logique apportée par une frange appauvrie de la population, à bout de souffle et désespérée, face au manque de solutions et de réponses du gouvernement libanais.

Faute de consensus politique, ce gouvernement n’est toujours pas formé, et ce, malgré le retour surprenant de Saad Hariri. Ce dernier s’était rendu le 8 janvier dernier en Turquie pour espérer «un soutien politique» de la part d’Erdogan, explique François Bacha.

L’ombre de la Turquie derrière les débordements des sunnites?

Le Président turc ne s’en cache pas, il utilise sciemment la communauté sunnite à des fins de politique étrangère. À travers un discours bien rodé sur l’islam politique, Recep Tayyip Erdogan entend tisser un réseau d’alliances avec les communautés sunnites du Moyen-Orient. En octobre 2020, des manifestations pro-turques avaient eu lieu à Tripoli pour soutenir la Turquie contre l’Arménie dans le conflit dans le Haut-Karabakh. Des centaines de manifestants brandissaient fièrement le drapeau turc. Les liens entre les sunnites libanais et la Turquie sont avérés, accuse François Bacha.

«Au regard des événements, la question est plus de savoir quel est le degré d’implication de la Turquie.»

Les intentions néo-ottomanes d’Erdogan ne sont pas nouvelles. Partout en Orient, il s’ingère auprès des communautés sunnites, de la Syrie à la Libye en passant par le Liban.

© AFP 2021 Fathi Al-Masri
Une chose est sûre, les débordements des derniers jours n’ont rien à voir avec les manifestations d’octobre 2019. La violence est omniprésente, les affrontements avec les forces de l’ordre ont fait plus de 220 blessés et un mort. Selon notre intervenant, certains manifestants ont même utilisé des grenades de type militaire contre les forces de l’ordre. Pour François Bacha, cette radicalisation de certains islamistes sunnites ne date pas d’hier:

«On a déjà eu des tentatives de déstabilisation de la part d’islamistes lors des événements d’octobre 2019, notamment avec des tirs contre des unités de l’armée libanaise par des éléments de Daech* infiltrés parmi les manifestants.»

Compte tenu de la crise économique, les soulèvements étaient «prévisibles». Or, il ne s’agira plus de mouvement de grande ampleur comme en 2019, tant les Libanais sont fatigués, lassés par cette situation et apeurés par les risques sanitaires. Si rien ne change, le pire serait à craindre.

«Au Liban, le pire des scénarios est souvent dépassé dans la réalité», s’inquiète François Bacha.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
confinement, crise économique, Turquie, Liban
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