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En raison du blocage politique au Liban, l’initiative française patine. Le Quai d’Orsay hausse maintenant le ton, menaçant de «renforcer les pressions». Une attitude plus agressive de Paris qui résulte des exigences de ses partenaires occidentaux et moyen-orientaux, estime Michel Fayad, économiste et analyste politique libanais.

Malgré son entêtement, la France n’arrive pas à peser sur le dossier libanais. Dans un communiqué officiel, Jean Yves Le Drian a déclaré que «l’heure est venue de renforcer les pressions». Confronté au blocage de la situation politique au Liban, Paris cherche à adopter une posture plus agressive à l’égard de ses dirigeants.

La situation du pays du Cèdre est plus que jamais explosive: depuis sept mois, le pays est privé de gouvernement et la livre libanaise dégringole, tandis que le salaire minimum a perdu 84% de sa valeur et que les hôpitaux sont saturés en raison de la pandémie. Face à ces circonstances alarmantes, Paris veut agir avec autorité. Le ministre des Affaires étrangères a interpellé tous les responsables libanais, affirmant que «les forces politiques libanaises dans leur ensemble portent l’entière responsabilité de cette impasse.» Une allégation approuvée par les partenaires européens et internationaux. Si elle semble de portée générale, cette déclaration viserait en filigrane le Président libanais Michel Aoun, estime Michel Fayad, économiste et analyste politique libanais.

«Jean Yves Le Drian dit avoir parlé avec Nabih Berri [Président de la chambre des députés, ndlr], Saad Hariri [Premier ministre désigné, ndlr] et Michel Aoun. Or, les deux premiers sont littéralement opposés au Président libanais. On connaît les liens entre la France et Hariri. Sans le déclarer officiellement, le gouvernement français a pris parti pour Hariri», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Pourtant, l’entente avec ce dernier ne semble plus aussi solide qu’auparavant. Le Premier ministre désigné Saad Hariri s’était rendu à Paris le 10 février dernier. En catimini, il avait rencontré Emmanuel Macron pour s’assurer de son soutien dans la formation du gouvernement. Or, aujourd’hui, le Liban se trouve toujours sans gouvernement, et ce, malgré les innombrables rencontres bilatérales entre le Président et le Premier ministre. Les deux parties s’accusent mutuellement d’être responsables de la crise. Le divorce semble consommé.

Paris soutient-il les responsables du chaos économique au Liban?

Face à ce blocage, la France durcit le ton et s’apprête donc à «renforcer les pressions». «Cela pourrait se matérialiser par des sanctions économiques sur des dirigeants libanais», estime Michel Fayad, qui se montre généralement favorable à Michel Aoun. Il précise que si la France vise ce dernier, elle se tromperait «littéralement de responsable».

«Si la France s’apprête à sanctionner le Président, c’est une erreur. Depuis la fin de la guerre civile libanaise, les prérogatives du Président ont été considérablement réduites. La France doit s’en prendre aux vrais responsables», assène l’économiste libanais.

Effectivement, le Président Aoun ne dispose plus que de deux attributions: celle d’être partenaire du Premier ministre pour former un gouvernement et celle de présider le Conseil supérieur de Défense. Il ne fait donc aucun doute pour l’économiste que les responsables de cette crise sont Nabih Berri, chef du Parlement, Saad Hariri, Premier ministre désigné, Walid Joumblatt, chef du parti druze et enfin Riad Salamé, directeur de la Banque centrale libanaise. Des personnalités au cœur de l’échiquier politique libanais depuis bien longtemps. Une longévité qui les rend de facto responsables de la situation actuelle, assure Michel Fayad: Nabih Berri et Walid Joumblatt jouent un rôle politique depuis 1984, et le parti de Hariri depuis 1992.

La France se met «à dos une partie de la population libanaise»

La position française serait donc intenable, estime l’analyste libanais, qui cache difficilement sa déception. Après avoir soutenu le camp des «révolutionnaires» à l’automne 2019, la France soutient désormais officieusement des partis responsables du chaos économique actuel:

«La France a décidé de défendre le parti des banques. Les responsables politiques soutenus par le gouvernement français sont impopulaires au Liban», juge-t-il.

Et Michel Fayad de rappeler que le «parti des banques», à savoir les opposants politiques de Michel Aoun, plaide pour une dévaluation de la livre libanaise pour réduire la dette. «Financièrement, c’est le cas, mais c’est le peuple qui en paie les frais avec une baisse drastique de son pouvoir d’achat», explique-t-il. Avec une telle posture partisane, pour le moins variable en fonction de la conjoncture, la France se mettrait donc «à dos une partie de la population libanaise». Pourtant, l’analyste politique nous rappelle que Paris «bénéficiait d’un soutien quasi unanime de la part de la population libanaise.»

«Au chevet du Liban au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier, la France agissait, semble-t-il, de manière indépendante et neutre à l’égard de la classe politique libanaise. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, d’où la perte de popularité», déplore-t-il.

La diplomatie française semble prise en étau entre le poids de son rôle historique au Levant et les exigences de ses partenaires régionaux et internationaux. «La France ne peut plus agir seule au Liban», résume Michel Fayad. Pour peser dans les décisions politiques libanaises, Paris doit coopérer avec certains pays.

«Les Russes commencent à se positionner sur le dossier libanais»

Si la France s’obstine tant à vouloir peser au Liban «c’est pour des raisons évidentes: c’est son seul point d’entrée au Moyen-Orient», explique notre interlocuteur. Or l’influence française est en déclin.

«En prenant parti, la France n’agit pas en faveur du changement. Elle est partisane d’un statu quo entre les différents partis libanais.»

Depuis l’été dernier, Paris a peu à peu infléchi sa position. Un temps partisane d’une neutralité stricte vis-à-vis de tous les partis, ce qui impliquait une certaine tolérance à l’égard du Hezbollah, elle a depuis changé son fusil d’épaule, sans doute pour s’aligner sur ses partenaires européens, arabes et américains, estime Michel Fayad. En effet, certains pays de l’Union européenne et Washington avaient durement critiqué la position française à l’égard du Hezbollah, jugée trop complaisante.

«La France est dans l’obligation de coopérer avec les États-Unis et avec l’Arabie saoudite. Elle se coordonne parce qu’elle ne pèse plus au Liban, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains des Américains, des Arabes et des Iraniens et plus des Français», analyse Michel Fayad.

En définitive, l’avenir du Liban se semble plus passer par Paris, les dirigeants libanais s’activent et multiplient les rencontres avec des partenaires étrangers. C’est ainsi que Michel Aoun a reçu l’ambassadrice américaine Dorothy Shea, l’ambassadeur saoudien Walid Boukhari et l’ambassadrice française Anne Grillo. Or, selon notre intervenant, «le rôle de la France est de plus en plus symbolique, elle n’arrive plus à influer sur le dossier politique, car il n’y a aucun dirigeant qui prend entièrement le parti de la France.» Au mieux Paris essaie-t-il encore d’utiliser le Liban pour gêner un peu plus l’Iran. De par son alignement sur les positions américano-saoudiennes, la France mettrait davantage la pression sur le Hezbollah, allié de Téhéran.

Le recul des uns est toutefois un encouragement pour d’autres:

«Discrets jusqu’à présent, les Russes commencent à se positionner sur le dossier libanais», souligne Michel Fayad.

Même si officiellement, Moscou a réitéré son soutien à l’initiative française, la Russie a en effet récemment activé plusieurs leviers d’influence au Liban. Sergeï Lavrov a rencontré Saad Hariri à Abou Dhabi, avant de recevoir une délégation du Hezbollah à Moscou. Moins encline au moralisme que les puissances occidentales, la médiation russe susciterait l’intérêt des parties en présence.

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