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Putsch au sein de la famille royale jordanienne? Le prince Hamza aurait fomenté une sédition contre le roi Abdallah II à l’aide de puissances étrangères. Malgré une réconciliation de façade, l’affaire a dévoilé la corruption interne et l’hostilité des voisins de la Jordanie, estime Karim Sader, politologue, consultant spécialiste du Moyen-Orient.

Contre toute attente, le prince Hamza Ben Hussein et le roi de Jordanie Abdallah II se sont finalement réconciliés. Le temps d’un week-end, la famille hachémite a été au bord de la rupture.

D’habitude soucieux de se tenir à l’écart des tensions régionales et connu pour sa relative stabilité, ce partenaire clé des États-Unis au Moyen-Orient a été sur le point de sombrer dans un scandale d’État. Le samedi 3 avril, le pouvoir central avait en effet ordonné l’arrestation du prince Hamza, ainsi que de plusieurs personnalités politiques de haut rang.

Le prince Hamza Ben Hussein, demi-frère du roi Abdallah II, a été accusé d’avoir fomenté un coup d’État et placé en résidence surveillée. Le ministre des Affaires étrangères jordanien, Ayman Safadi, a déclaré le 3 avril lors d’une conférence de presse que «les services de sécurité» avaient suivi «durant une longue période les activités et les mouvements du prince Hamza ben Hussein, de Cherif Hassan ben Zaid et de Bassem Awadallah et d’autres personnes visant la sécurité et la stabilité de la patrie.» Dans une vidéo postée sur son compte Twitter dans la nuit du dimanche 4 avril, le prince Hamza avait répondu négativement aux injonctions du roi Abdallah II lui demandant «d’obéir aux ordres». Le divorce semblait ainsi consommé entre les deux hommes.

48 heures après, tout semble désormais aller au mieux dans le meilleur des royaumes possibles. «Je resterai fidèle à l’héritage de mes ancêtres, à Sa Majesté le roi, ainsi qu’à son prince héritier et je me mettrai à leur disposition pour les aider et les soutenir», a-t-il précisé dans un communiqué officiel du lundi 5 avril. Pourtant, malgré «cette réconciliation de façade», cette affaire a surtout mis en exergue «les difficultés du pouvoir central», estime Karim Sader, politologue, consultant, spécialiste du Moyen-Orient et professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

«Il y a un sentiment de mécontentement de plus en plus présent au sein de la population jordanienne, jusque-là mis en sourdine dans un espace public bien verrouillé par le pouvoir et par une forme d’unanimité autour de la parole et de la personne du roi. Celle-ci s’en retrouve incontestablement écornée. Mais cette affaire va libérer la parole», analyse-t-il au micro de Sputnik.

En plus d’avoir accusé le prince Hamza de «sédition», le pouvoir central lui reproche, sans la nommer, ses liens avec une puissance étrangère. En effet, le chef de la diplomatie jordanienne avait déclaré le samedi 3 avril que «les enquêtes ont permis de surveiller les interventions et les contacts avec des parties étrangères visant à déstabiliser la sécurité de la Jordanie.»

Riyad et Tel-Aviv derrière ce complot?

En cause, les liens du prince Hamza avec l’ancien chef de la Cour royale, Bassem Awadallah. Détenteur de la nationalité saoudienne et collaborateur de Mohammed Ben Salmane, Bassem Awadallah est jugé impopulaire en Jordanie. À ce titre, il a également été arrêté ce week-end. Le pouvoir central essayerait donc de faire du prince Hamza un proche de celui qui fut également ministre des Finances entre 2001 et 2005.

Selon Ayman Safadi, «les enquêtes ont révélé des liens entre Bassem Awadallah et des parties extérieures […] pour mettre en œuvre des plans maléfiques visant à ébranler la stabilité de la Jordanie.» Et le porte-parole d’ajouter «une personne ayant des liens avec des services de sécurité étrangers a été en contact avec la femme du prince Hamza et lui a proposé de mettre à sa disposition un avion pour quitter la Jordanie.»

«Il y a bien évidemment un facteur extérieur à cette crise. […] Or, il n’est pas à exclure que la déstabilisation du régime d’Abdallah II convienne aux deux voisins, saoudiens et israéliens», estime le spécialiste du Moyen-Orient.

Depuis plusieurs mois, les relations entre la Jordanie et l’Arabie saoudite et Israël sont «exécrables», juge Karim Sader. Ceci s’explique en partie par les récentes tensions au sujet de la gestion des eaux en Palestine, mais également par le refus du roi jordanien d’adhérer au plan de paix américain visant à résoudre le conflit israélo-palestinien. À ce sujet, il a fermé l’espace aérien jordanien, empêchant de fait la venue de Benyamin Netanyahou dans le Golfe. «Les positions jordaniennes sont aujourd’hui aux antipodes de celles de Tel-Aviv et de Riyad», résume le politologue. Pointés du doigt, l’Arabie saoudite et Israël se sont empressés d’adresser leur soutien à Amman «pour assurer la stabilité et la sécurité de la Jordanie et de la région.» Le politologue nuance tout de même ces déclarations officielles:

«Israël et l’Arabie saoudite ne seraient pas mécontents de voir le roi Abdallah évincé. Mais de là à dire qu’il y a une implication directe, cela reste très aventureux», juge-t-il.

Or, indépendamment des supposées ingérences extérieures, depuis plusieurs années déjà, la Jordanie est secouée par des manifestations contre la corruption et les conditions de vie de plus en plus précaires. Ayant accepté une aide financière du FMI, le pays s’était plié à un plan d’austérité en 2018 qui avait durement impacté le pouvoir d’achat des Jordaniens. Pour tenter de maintenir son autorité sur le pays, le pouvoir central avait déjà incarcéré en 2019 d’importantes personnalités, dont un ancien ministre et un ancien chef des douanes.

Des Jordaniens emprisonnés pour endettement

L’épidémie de coronavirus a accentué les difficultés économiques du pays. En raison des mesures de confinement, de fermeture des lieux touristiques, le secteur du tourisme, qui représente normalement 15% du PIB, a été grandement affecté en 2020. Facteur aggravant, la corruption endémique à la tête de l’État. En tout état de cause, les personnalités arrêtées ce 3 avril appelaient régulièrement les Jordaniens à manifester.

«Cette série d’arrestations intervient dans un contexte particulier: le pouvoir est critiqué pour sa mauvaise gouvernance. L’affaire de la pénurie d’oxygène dans les hôpitaux est révélatrice [une panne d’oxygène en réanimation provoque la mort de sept patients atteints du Covid-19, ndlr]. Le roi Abdallah s’est rendu le lendemain pour se recueillir, mais il a reçu un accueil froid, alors que le prince Hamza a, lui, reçu un accueil chaleureux», relate le politologue, avant d’ajouter «sans parler du problème des réfugiés syriens [1,3 million d’entre eux vivent en Jordanie, ndlr].»

À ce titre, une enquête de Human Rights Watch a également pointé du doigt le pouvoir jordanien pour l’emprisonnement de personnes endettées. Selon ce rapport, un nombre grandissant de Jordaniens se retrouvent derrière les barreaux s’ils ne payent pas leurs dettes. Environ 16% de la population carcérale est composée de Jordaniens n’ayant pas remboursé leurs prêts. Cette mesure impopulaire vise en effet principalement les personnes dans le besoin. De plus, l’arrestation du prince Hamza a rendu «le pouvoir nerveux», avance notre interlocuteur.

«Les mécontentements qui pourraient fragiliser le pouvoir d’Abdallah»

Conformément au souhait de son père le roi Hussein, décédé en 1999, Hamza avait hérité du titre de prince héritier au trône. Or, dès 2004, le monarque Abdallah II lui a retiré ce titre pour lui préférer son propre fils Hussein. Une manière de le détourner du pouvoir. Aujourd’hui âgé de 41 ans, dénonçant la corruption des élites, le prince Hamza semble jouir d’une certaine popularité au sein de la société civile jordanienne. «Le prince Hamza a libéré une certaine parole qui commençait à avoir un écho dans le royaume», explique le professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

«Aujourd’hui, c’est une réconciliation de façade par un communiqué officiel et par la médiation de l’oncle du prince Hamza. Mais cela a créé un précédent. Le royaume hachémite lave son linge sale en famille. Malgré cette réconciliation, cela va encourager les mécontentements qui pourraient fragiliser le pouvoir d’Abdallah», conclut Karim Sader.

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Israël, Arabie Saoudite, Abdallah II de Jordanie, Jordanie
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