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Mohammed ben Salmane a évoqué publiquement son souhait de nouer de bonnes relations avec l’Iran. David Rigoulet-Roze chercheur associé à l’IRIS, analyse pour Sputnik les raisons économiques et géopolitiques qui expliquent ce réajustement de la politique étrangère de Riyad.

Et si Mohammed ben Salmane voulait enterrer la hache de guerre avec son voisin iranien?

À l’occasion du cinquième anniversaire du Plan Vision 2030, le prince héritier a donné une interview à une télévision locale, retransmis par la chaîne d’infos saoudienne Al-Arabiya dans la soirée du 27 avril. Pendant 90 minutes, il est revenu sur la politique intérieure et extérieure du royaume.

Or, un passage en particulier a retenu l’attention des médias internationaux. Connu pour ses prises de position frontales à l’égard de Téhéran, il a laissé sous-entendre qu’il souhaitait nouer de bonnes relations avec Téhéran. En effet, MBS a déclaré que «l’Iran est un pays voisin et tout ce que nous souhaitons c’est [d’avoir] une bonne et spéciale relation avec l’Iran», avant d’ajouter que «nous ne voulons pas des difficultés pour l’Iran. Au contraire, nous voulons une croissance de l’Iran […] et conduire la région et le monde vers la prospérité.»

Riyad–Téhéran: contacts en coulisses

Pour David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS (Institut Français d’Analyse Stratégique) chercheur associé à l’IRIS et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques, cette réadaptation de la politique saoudienne est avant tout conjoncturelle.

«Ces propos ne sont pas forcément surprenants, ils sont pour partie liés à un contexte géopolitique renouvelé. L’Administration Biden est sans aucun doute beaucoup plus exigeante vis-à-vis de lui à tous points de vue et il y a eu l’esquisse du rapprochement [de Riyad, ndlr] avec Téhéran à Bagdad au début du mois d’avril. Il faut replacer l’interview dans ce cadre-là», résume le chercheur au micro de Sputnik.

En effet, le 9 avril dernier, le Financial Times avait rendu publique une rencontre entre des responsables saoudiens et iraniens à Bagdad. Malgré ce contact en catimini, les relations entre les deux pays sont suspendues depuis 2016. Mais pour le rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, cette volonté de dégel avec Téhéran s’explique pour plusieurs raisons, à la fois économiques et géopolitiques.

L’économie saoudienne fragilisée par les Houthis

Le royaume saoudien connaîtrait en effet des difficultés économiques importantes. Dans son allocution télévisée, Mohammed ben Salmane a évoqué la possibilité de vendre 1% du géant pétrolier Aramco. Il a indiqué que «cela sera très bénéfique aux ventes d’Aramco dans ce pays», sans apporter plus de précisions. Pourtant, nous précise David Rigoulet-Roze, «les bénéfices de la compagnie ont chuté de 44,4% au cours de l’année 2020.» Du fait de la crise économique mondiale provoquée par la pandémie, la consommation de pétrole s'est effondrée, mais le creusement du déficit budgétaire est également en partie lié à la guerre contre le Yémen. Depuis plusieurs mois, les rebelles houthis, alliés de Téhéran, ciblent régulièrement les infrastructures pétrolières du pays. La dernière attaque contre la compagnie saoudienne date du 11 avril dernier.

«Il y a donc un déficit budgétaire qui se creuse dangereusement et cette perte de revenus hypothèque la réalisation du “Plan vision 2030”. Les réalités géopolitiques ont rattrapé le royaume saoudien, qui s’est retrouvé intrinsèquement fragilisé par la multiplication des attaques de drones et/ou de missiles en provenance des Houthis au Yémen et surtout de l’attaque du 14 septembre 2019 contre les infrastructures du site de la raffinerie d’Abqaïq et du champ pétrolier de Khuraïs», souligne le chercheur de l’IRIS.

En effet, «l’image de fragilité du royaume n’est pas compatible avec le souhait d’une croissance économique durable permettant notamment d’attirer les investisseurs», ajoute-t-il. Le pragmatisme affiché de MBS répondrait ainsi à des impératifs économiques. De plus, cette nouvelle posture politique saoudienne coïncide avec la volonté de l’Administration Biden de renouer le dialogue avec Téhéran. Pour le chercheur à l’IFAS, «il se dessine une sorte de corrélation inattendue des intérêts américains et saoudiens pour ce qui est de l’apaisement avec l’Iran.»

Américains et Saoudiens en accord à 90%

Pourtant, depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Biden boude ostensiblement le prince héritier. Après avoir laissé entendre qu’il s’entretiendrait uniquement avec le roi Salmane, le Président US souhaitait mettre un terme à la guerre au Yémen. Riyad craignait surtout de se voir isolé en cas de retour à l’accord JCPoA avec l’Iran. En déclarant «nous sommes en accord à plus de 90% avec l’Administration Biden lorsqu’il est question des intérêts saoudiens et américains, et nous travaillons pour renforcer ces intérêts», MBS chercherait à rassurer son allié américain sur ses intentions régionales.

«Il ne subit donc pas uniquement une pression américaine de la part de la nouvelle Administration. Concernant l’Iran, il sait que l’Iran est une grande puissance régionale et il est contraint de composer avec cette réalité géopolitique. Une forme de pragmatisme semble s’imposer», poursuit David Rigoulet-Roze.

Et cette prise de position saoudienne n’est pas sans rappeler la volonté des modérés iraniens. Le Président Hassan Rohani, ainsi que son ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, avaient évoqué en septembre 2019 l’ambition de mettre en place un système de sécurité régionale dans le Golfe. Dernièrement encore, le chef de la diplomatie iranienne aurait déclaré dans un enregistrement audio que l’isolement de Téhéran était lié aux activités des Gardiens de la révolution dirigés par l'ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême. «Les modérés iraniens demeurent dans une logique transactionnelle», estime notre interlocuteur. Ainsi, les deux ennemis régionaux sembleraient être en passe de renouer leurs relations.

«MBS a compris qu’une politique moins conflictuelle serait plus profitable au royaume. Son pragmatisme est imposé par son projet de “vision 2030”, qui ne saurait trouver sa concrétisation dans un contexte délétère de tensions et de confrontation avec l’Iran», conclut David Rigoulet-Roze.

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Mohammed Ben Salman, Arabie Saoudite, Iran
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