Moyen-Orient
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Alors que les États-Unis s’apprêtaient à fournir des F-35 aux Émirats arabes unis, la vente est mise entre parenthèses en raison du poids grandissant de la Chine au Moyen-Orient. Une présence qui s’explique en partie par le projet de routes de la soie et par le désengagement progressif américain, analyse Manuel Pouchelet, géopolitologue.

La Chine serait-elle la nouvelle épine dans le pied des intérêts américains au Moyen-Orient?

L’Administration américaine prévoyait de vendre 50 avions F-35, 18 drones Reaper ainsi que des munitions avancées aux Émirats arabes unis, dans la foulée de la normalisation des relations d’Abou Dabi avec Israël en septembre dernier. Mais voilà que Pékin viendrait compliquer la conclusion d’une vente estimée à 23 milliards de dollars. En effet, selon les renseignements américains, la Chine aurait déchargé plusieurs caisses de matériaux non identifiés dans un aéroport des Émirats, relate The Wall Street Journal.

Les États-Unis verraient d’un mauvais œil un quelconque rapprochement avec l’ennemi chinois. À ce propos, David Schenker, ancien secrétaire d’État aux Affaires du Proche-Orient, avait déclaré en mai dernier que «le transfert du F-35 –le joyau de la couronne de l’arsenal américain– implique un certain degré de monogamie émiratie avec Washington.» En d’autres termes, Washington souhaiterait garder son monopole sur la vente d’armes aux Émirats.

Pour Manuel Pouchelet, expert en géopolitique auprès du ministère des Armées, puis de structures publiques (UE, Otan…) et privées, malgré la concurrence chinoise sur le marché de l’armement au Moyen-Orient, les Américains conservent pour le moment un avantage évident.

«Le secteur où les Américains ont un avantage indéniable est la vente de matériel militaire, dans lequel la région est non seulement consommatrice, mais surtout très dépendante. Le marché de l’armement, c’est 36% pour les États-Unis, 21% pour la Russie, 7% pour la France et 5% pour la Chine», résume-t-il au micro de Sputnik.

À en croire les chiffres du consultant –qui a travaillé aussi bien en Europe qu’au Moyen-Orient–, la Chine serait donc bien loin derrière les États-Unis. Mais indépendamment de la vente d’armes, Pékin tirerait son épingle du jeu grâce à sa diaspora. Aujourd’hui, 200.000 Chinois vivent aux Émirats et le mandarin est devenu la troisième langue enseignée à l’école. De surcroît, depuis la pandémie de coronavirus, les autorités chinoises ont renforcé leurs liens avec les pays du Golfe. Les Émirats arabes unis ont été le premier pays au monde à approuver le vaccin Sinopharm. Et au regard de son projet pharaonique de nouvelles routes de la soie, la Chine compte s’implanter durablement dans la région.

La Chine, «complément de la Russie» au Moyen-Orient

Depuis l’annonce du projet des nouvelles routes de la soie en 2013, le Président chinois Xi Jinping montre en effet un intérêt croissant pour le Moyen-Orient. Cette région est au carrefour des marchés asiatique et européen. Ainsi, par l’intermédiaire de son initiative commerciale, la Chine devient-elle peu ou prou un acteur régional incontournable. Comme l’illustre la tournée du chef de la diplomatie chinoise, Wang Li, au Moyen-Orient en mars dernier, Pékin parle avec tous les acteurs régionaux. Au cours de sa visite, le ministre des Affaires étrangères chinois s’est rendu en Iran, en Arabie saoudite, en Turquie, à Bahreïn, aux Émirats et à Oman. Une diplomatie active qui témoigne donc de l’importance de la région pour l’Empire du Milieu.

«Le Moyen-Orient est une région stratégique pour Pékin, car elle se trouve aux carrefours d’itinéraires des nouvelles routes de la soie. Pour assurer la sécurité de ses itinéraires, la Chine aura besoin de faire “sous-traiter” la sécurité aux pays de la région», souligne Manuel Pouchelet.

Et pour cause, la Chine a «besoin de la stabilité du Moyen-Orient», ajoute-t-il. En cela, «la Chine est un nouvel intervenant qui agit le plus souvent en complément de la Russie», précise le géopolitologue. Mais la présence chinoise serait également rendue possible du fait du repli progressif de certaines puissances dans la région.

Pékin investit 400 milliards en Iran

C’est en 2011 que Barack Obama et Hillary Clinton, sa secrétaire d’État, lancent la politique du fameux «pivot asiatique». Ce projet visait à faire basculer le centre de gravité de la politique extérieure américaine du Moyen-Orient à l’Asie-Pacifique. L’objectif était simple: contenir la puissance chinoise. Dans cette lignée, Donald Trump avait fait de la Chine son principal adversaire économique et commercial durant tout son mandat, laissant ainsi sous-entendre que le Moyen-Orient était devenu une région secondaire pour l’Administration américaine. Avant son départ de la Maison-Blanche en janvier dernier, il avait réduit le contingent américain en Irak, ne conservant que 2.500 soldats sur place.

Pourtant si prompt à s’opposer à son prédécesseur, Joe Biden suit pourtant la même ligne dans la région. Il a en effet annoncé le 14 avril le retrait total des troupes américaines en Afghanistan pour le 11 septembre 2021. Ce désengagement progressif serait-il une aubaine pour la Chine? Rien n’est moins sûr, selon Manuel Pouchelet.

«Leur départ est annoncé, mais au regard de la présence des effectifs, celui-ci sera très progressif. Les effets sont souvent d’annonce, les Américains ne peuvent abandonner leurs alliés régionaux et sont encore les garants de l’aspect sécuritaire de la région. Les liens privilégiés entre la Chine et les pays du Moyen-Orient sont en construction», estime-t-il.

Du fait des nombreuses tergiversations occidentales sur le dossier iranien, la Chine s’est positionnée comme une réelle alternative pour Téhéran. En effet, depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire en 2018 et le durcissement des sanctions économiques, l’Iran s’est plus que jamais retrouvé isolé. En mars dernier, Téhéran et Pékin ont conclu un accord commercial et militaire pour une durée de 25 ans. L’arrangement stipule que la Chine va investir 400 milliards de dollars en Iran. Mais il s’agirait bien d’un accord gagnant-gagnant. La Chine reste tributaire de ses approvisionnements en hydrocarbures. Depuis 2017, elle est devenue la première importatrice de pétrole au monde. Ce partenariat privilégié avec l’Iran permet donc à l’Empire du Milieu d’assurer une partie de ses approvisionnements. Un accord qui pourrait en appelait d’autres dans l’avenir.

«Le réseau d’alliance reste à construire, car même si l’histoire est ancienne entre ces civilisations et la Chine, elle ne connaît pas la volatilité du Moyen-Orient et sa réversibilité permanente. Les pays de la région sont épuisés par les solutions occidentales et plus particulièrement américaines, jugées responsables de leurs maux et autres affrontements», conclut Manuel Pouchelet.

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