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Un demi-milliard de dollars. C’est la somme que s’apprête à verser l’Égypte pour aider Gaza, à condition qu’elle n’aille pas entre les mains du Hamas. Malgré des relations fluctuantes avec le groupe armé, Le Caire veut contenir son influence. Une politique similaire à celle des États-Unis, estime Roland Lombardi, historien et géopolitologue.

Après avoir joué un rôle actif dans le cessez-le-feu entre le Hamas et Israël le 21 mai dernier, Le Caire promet une aide de 500 millions de dollars à Gaza… à condition toutefois qu’elle ne finance pas le groupe armé.

Dans la foulée, les autorités égyptiennes ont déjà envoyé le 3 juin 35 camions et bulldozers dans le territoire palestinien pour enlever une partie des décombres. Selon Mohamed Al-Askari, le porte-parole du ministère des Travaux publics et du Logement de la Bande de Gaza, «une équipe égyptienne, composée d’ingénieurs et de techniciens, est arrivée à Gaza par le point de passage de Rafah (sud), pour inspecter et évaluer les bâtiments détruits et délabrés et participer aux travaux de déblayage des décombres.» Au lendemain des hostilités, l’Égypte avait déjà envoyé un convoi massif de 130 camions chargés de 2.500 tonnes de médicaments, vêtements et de nourriture.

L’Égypte se positionne ainsi comme un acteur incontournable dans cette crise régionale. Avec un sens du timing remarquable: «Le Caire a su attendre le bon moment pour jouer son rôle», juge Roland Lombardi, historien, analyste des problématiques géopolitiques liées au Moyen-Orient et auteur du livre Poutine d’Arabie (Éd. VA, 2020).

«L’Égypte regagne en influence avec le récent conflit opposant le Hamas à Israël. Mais Le Caire a toujours eu un droit de regard sur l’enclave gazaouie. Toutes les aides à destination de Gaza transitent par les institutions égyptiennes. Les 500 millions proposés par l’Égypte vont être contrôlés pour éviter que le Hamas se serve dans les caisses, même si on sait que ça risque d’être le cas», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Pourtant depuis le début des affrontements, l’Égypte est en contact permanent avec l’organisation islamiste. Le 31 mai dernier, le directeur des renseignements égyptiens Abbas Kamel s’est rendu à Gaza pour la première fois depuis sa prise de fonction en 2018 afin d’y rencontrer le chef du Hamas, Yehya Sinouar. L’Égypte entend même se positionner dans la résolution des contentieux interpalestiniens. La semaine prochaine, les différentes factions palestiniennes sont invitées au Caire «afin de se mettre d’accord sur une vision unifiée de l’action nationale», indique le journal gouvernemental égyptien Al Ahram.

«Le Hamas est un partenaire encombrant pour l’Égypte»

Mais derrière cette promesse d’aide de 500 millions de dollars se cacherait le réel objectif des autorités égyptiennes dans la bande de Gaza. Refusant un islam politique sur son sol, l’Égypte a fait de la lutte contre l’organisation des Frères musulmans* son principal objectif sécuritaire. Le Hamas étant affilié au groupe frériste, les relations avec Le Caire ont donc souvent été tumultueuses. «Le Hamas est un partenaire encombrant pour l’Égypte», rappelle Roland Lombardi. Et pour cause, dès la victoire de l’organisation islamiste aux élections en 2007, les autorités égyptiennes et israéliennes, qui sont alliées depuis la signature des accords de Camp David en 1979, avaient conjointement décidé de bloquer l’accès à l’enclave.

Pourtant, l’Égypte conserve des liens avec le Hamas, «pour la sécurité de sa frontière avec le Sinaï», explique Roland Lombardi. Pour sortir de son isolement politique, le Hamas a donc coopéré avec l’armée égyptienne en lutte contre les terroristes à sa frontière. Il n’en demeure pas moins que Le Caire a toujours eu un plan bien précis pour contrer l’influence du groupe islamiste.

«L’Égypte a toujours voulu jouer la carte du Fatah contre le Hamas, qui reste l’émanation des Frères musulmans*, qui sont les pires ennemis du pouvoir central égyptien. Le Caire avait en tête de réinstaller Mohammed Dahlan, l’ancien chef de la sécurité du Fatah à Gaza. L’objectif est clair: il s’agit de miser sur un parti qui supplantera le Hamas», estime l’historien.

Une logique en définitive identique à celle de «l’Arabie saoudite et des Émirats», ajoute-t-il. Et qui concurrencerait de surcroît l’influence du Qatar dans la région, le petit émirat ayant également l’intention de verser 500 millions de dollars à Gaza. Différence de taille, le Qatar ne cache pas ses liens avec le Hamas.

«Al Sissi a su se laisser désirer sur ce dossier»

Que Le Caire ait signé un chèque à huit zéros du Caire est aussi un signe de l’évolution de ses relations internationales. Le dossier gazaoui semble en effet avoir rapproché les États-Unis et l’Égypte. Depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, les deux pays étaient en froid. Le Président américain avait déclaré lors de sa campagne présidentielle refuser de signer davantage de «chèques en blanc pour le “dictateur préféré” de Trump.» La nouvelle Administration américaine s’annonçait plus regardante sur les questions des droits de l’homme, faisant même craindre la fin du partenariat stratégique entre les deux pays: «certains au sein de l’équipe de Biden voulaient stopper l’aide militaire annuelle de 1,3 milliard de dollars à l’Égypte», nous rappelle Roland Lombardi.

Mais, en adoptant la même politique que les Américains, le Président Al-Sissi «aurait fait preuve de realpolitik», juge l’historien. En effet, durant son déplacement au Moyen-Orient, Antony Blinken, le secrétaire d’État américain, a rappelé le 25 mai que les États-Unis étaient prêts à aider à la reconstruction de Gaza si cette aide ne bénéficiait pas au Hamas, organisation classée terroriste par Washington.

«Al-Sissi a été malin sur cette question. Biden était plus dans l’idéologie. Mais, rattrapé par la réalité, les deux pays devaient coopérer. Les Américains ont su profiter des Égyptiens pour leur rôle de médiateur et Le Caire est gagnant parce qu’il renforce ses liens avec Washington», estime-t-il.

«Al Sissi a su se laisser désirer sur ce dossier et en a tiré profit notamment sur le dossier éthiopien», ajoute-t-il. En effet, cette victoire diplomatique égyptienne a également permis au Caire de sortir de son isolement concernant le barrage de la Renaissance en Éthiopie. Lors de son voyage au Caire le 27 mai, Antony Blinken a rappelé l’importance des négociations pour la résolution de ce contentieux. En désaccord sur l’exploitation des eaux du Nil, le Soudan et l’Égypte craignent de voir l’Éthiopie profiter davantage des eaux du fleuve à leurs dépens. Pour les autorités soudanaises et égyptiennes, il en va de leur sécurité hydraulique et donc sociale. De ce fait, Le Caire souhaiterait recevoir le soutien des États-Unis en contrepartie de son rôle joué entre le Hamas et Israël.

«Al-Sissi sort grand vainqueur de cette médiation entre le Hamas et Israël. Il a pu se rapprocher des États-Unis, qui le boudaient. Et aujourd’hui, il espère jouer la carte palestinienne pour avoir un soutien dans le dossier éthiopien. Dans cette région, rien n’est fait par hasard», conclut-il.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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États-Unis, Egypte, Hamas
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