Moyen-Orient
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Les États-Unis ont annoncé vouloir retirer davantage de troupes et de logistique du Moyen-Orient. Ce désengagement progressif risque fort de servir les intérêts iraniens, mais aussi ceux de la Chine. Pékin deviendrait peu à peu un acteur régional incontournable, estime Younes Belfellah, consultant en relations internationales.

Lentement, mais sûrement, le Pentagone se désengage du Moyen-Orient.

Après avoir renforcé sa défense antiaérienne dans la région entre 2019 et 2020 en raison des tensions avec l’Iran, les États-Unis ont annoncé le 18 juin le retrait «de certaines forces et capacités de la région.» «Certains de ces équipements seront renvoyés aux États-Unis pour une maintenance et des réparations devenues très nécessaires. D’autres seront redéployés dans d’autres régions», a indiqué la porte-parole du Pentagone, la capitaine de frégate Jessica McNulty, sans préciser le futur lieu de leur redéploiement.

Un retrait américain progressif du Moyen-Orient, «symptomatique d’un changement d’époque», estime Younes Belfellah, enseignant-chercheur en science politique à l’Université de Paris-Est Créteil.

«Ce genre de décision entre dans le cadre d’une stratégie globale de désengagement militaire américain au Moyen-Orient», résume-t-il. «Le budget de maintenance est très élevé, alors que le pays a subi de plein fouet la crise sanitaire. Les États-Unis doivent sortir du bourbier dans lequel ils se sont mis», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Washington préparerait déjà son futur départ d’Afghanistan. Après 20 ans sur place, Joe Biden a annoncé en avril dernier qu’il était temps «de mettre fin à la plus longue guerre américaine». En accord avec Ankara, c’est la Turquie qui assurera la sécurité de l’aéroport de Kaboul et des diplomates sur place. Les forces turques ne déploieront pas moins de 500 hommes sur place. De surcroît, les États-Unis vont également réduire leur présence en Irak. En retirant des batteries antimissiles, ils pourront également garantir le départ de plusieurs centaines de soldats dans la région. En juin 2020, Washington avait déjà réduit sa présence sur le sol irakien. Or, ce désengagement partiel américain pourrait être une aubaine pour l’ennemi iranien.

Les États-Unis veulent une «Otan arabe»

«Ce retrait américain pourrait être interprété comme un pas vers l’Iran», pense Younes Belfellah, qui est également consultant en relations internationales. En effet, depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, l’Administration américaine a fait du retour à l’accord sur le nucléaire iranien son principal objectif de politique étrangère. Ainsi en retirant des troupes du Moyen-Orient, Washington prouverait-il sa volonté de négocier avec Téhéran. En 10 ans, la présence américaine en Irak est passée de 45.000 soldats à seulement 2.500, laissant de fait l’Iran dans une position de force sur le dossier irakien.

Mais cela ne serait pas du goût de ses alliés traditionnels. Et pour cause, depuis l’élection de l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi aux élections présidentielles iraniennes le 18 juin, Israël et l’Arabie saoudite craignent de voir l’Iran devenir plus agressif. Après le résultat du scrutin, le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, Lior Haiat a déclaré que ce «personnage extrémiste, déterminé à faire avancer rapidement le programme nucléaire militaire, affiche clairement les véritables intentions malveillantes de l’Iran et devrait susciter une grave inquiétude au sein de la communauté internationale.» Selon Arab News, média saoudien, l’Iran risque de se fermer davantage et de durcir le ton sur sa politique étrangère.

«Bien évidemment qu’Israël et l’Arabie saoudite s’inquiètent d’un départ américain. Ils comprennent petit à petit que leur valeur géopolitique est sur le point de changer aux yeux de l’Administration américaine. Mais Washington reste tout de même un acteur incontournable avec des bases militaires dans la région et une gestion par délégation», tempère le chercheur.

Bien que toujours abstraite aujourd’hui, l’idée d’une «Otan arabe» sous la supervision américaine a déjà été évoquée à plusieurs reprises pour tenter de contrer la menace iranienne. Lancée pour la première fois par Donald Trump le 21 juin 2017 à Riyad, une alliance régionale, intitulée The Middle East Strategic Alliance (MESA), pourrait voir le jour entre plusieurs États arabes –dont les pétromonarchies du Golfe– et Israël. Une façon pour Washington d’assurer ses arrières, et de défendre ses intérêts par l’intermédiaire de pays tiers.

Il n’en demeure pas moins que ce désengagement risque fort d’entraîner une profonde transformation: «cette décision va automatiquement pousser les États à se rapprocher d’autres puissances, il va y avoir un rééquilibrage régional», estime le spécialiste du monde arabe.

La Chine, futur partenaire privilégié du Golfe?

«Les États-Unis ne considèrent plus le Moyen-Orient comme une région centrale, mais ce n’est pas le cas de la Chine», résume le consultant. En 1990, les exportations chinoises vers le Moyen-Orient représentaient seulement 10 milliards de dollars contre 220 milliards de dollars en 2016, soit une multiplication par 20. Depuis l’annonce du projet des nouvelles routes de la soie en 2013, le Président chinois Xi Jinping montre en effet un intérêt croissant pour le Moyen-Orient. Cette région est au carrefour des marchés asiatique et européen. Ainsi, la Chine devient-elle, par l’intermédiaire de son initiative commerciale, peu ou prou un acteur régional incontournable.

Comme l’illustre la tournée de Wang Li, chef de la diplomatie chinoise, au Moyen-Orient en mars dernier, Pékin discute avec tous les acteurs régionaux. Au cours de sa visite, le ministre des Affaires étrangères chinois s’est rendu en Iran, en Arabie saoudite, en Turquie, à Bahreïn, aux Émirats et à Oman. Une diplomatie active qui témoigne donc de l’importance de la région pour l’Empire du Milieu. Une importance qui se traduit dans les chiffres:

«Les échanges commerciaux entre la Chine et le Moyen-Orient représentent 267 milliards de dollars, les investissements avoisinent les 100 milliards de dollars. Pékin est le premier fournisseur de dette d’Oman et du Koweït. Il est le premier partenaire technologique des Émirats arabes unis et il va également gérer le grand projet nucléaire en Arabie saoudite, avec 80 milliards de dollars», précise Younes Belfellah.

Sans oublier la signature du partenariat commercial et militaire entre Pékin et Téhéran. Du fait des nombreuses tergiversations américaines sur le dossier du nucléaire iranien, la Chine s’est positionnée comme une réelle alternative pour Téhéran. En effet, depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire en 2018 et le durcissement des sanctions économiques, l’Iran s’est plus que jamais retrouvé isolé. De ce fait, les deux pays ont signé en mars dernier un accord sur 25 ans. La Chine prévoit d’investir plus de 400 milliards de dollars dans l’économie iranienne. À en croire les propos de notre interlocuteur, cette coopération pourrait en appeler d’autres à l’avenir.

«La Chine n’a pas de volonté de domination militaire et d’imposer un système politique précis. Elle peut jouir d’une certaine sympathie à l’égard des populations locales. Elle n’agit pas selon un agenda politique particulier, à l’inverse des États-Unis et de leurs questions relatives aux droits de l’homme, elle est dans une stratégie du gagnant-gagnant. Pékin veut faire du commerce et sécuriser ses routes commerciales dans la région, notamment l’accès aux ports et aux différents détroits», conclut-il.

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États-Unis, Chine, Iran
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