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Le Premier ministre libanais désigné Hariri s’est rendu pour la deuxième fois en 2021 en Turquie pour rencontrer Erdogan. Les liens bilatéraux ne cessent de se renforcer. Ankara déplace ses pions par l’intermédiaire de son soft power à destination des sunnites. Une influence discrète, qui se ferait aux dépens de la politique française. Analyse.

Le «missionnaire» Saad Hariri ne s’arrête pas de voyager. Après des déplacements à Paris, au Caire, à Moscou et dans le Golfe, le voici à Istanbul. Le Premier ministre libanais désigné s’est rendu les 26 et 27 juin dans la capitale turque pour rencontrer Recep Tayyip Erdogan. La rencontre a eu lieu sur fond de crise politique sans précèdent au pays du cèdre, qui est sans gouvernement depuis plus de 10 mois en raison des blocages des différents partis, l’économie est littéralement exsangue avec la chute de la livre libanaise et toute la société se paupérise.

En multipliant ses voyages à l’étranger, le Premier ministre libanais désigné espérait faire pression sur le Président Michel Aoun, avec lequel il est en conflit personnel et politique, pour former un nouveau gouvernement. «Ce n’est pas en voyageant qu’il va redorer sa popularité», estime pour sa part Alain Aoun, député du Courant patriotique libre (CPL), principal parti chrétien du Liban et opposé au clan Hariri.

«Hariri est plus en voyage qu’au Liban. Il veut montrer qu’il est actif sur le terrain de la diplomatie. Mais il est absent de la plupart des réunions ministérielles. Le pays se détériore de jour en jour et au lieu de solutionner la crise, il la régionalise», déplore-t-il au micro de Sputnik.

Ce n’est pas la première fois que Saad Hariri voyage en Turquie. Boudé par l’Arabie saoudite en raison de son attitude jugée complaisante à l’égard du Hezbollah, il s’était rendu une première fois à Istanbul en janvier dernier. Lors de cette rencontre avec Erdogan, les deux hommes politiques avaient discuté des manières «d'approfondir et de renforcer» les relations entre Ankara et Beyrouth «dans tous les domaines». En quête d’un soutien sunnite de poids, le Premier ministre désigné semble jeter son dévolu sur la Turquie. Un choix qui permettrait à Erdogan d’étendre ses vues au Liban.

Des Turkmènes du Liban

Dès le lendemain de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier, la Turquie avait affiché sa solidarité en dépêchant des équipes de secouristes ainsi que de nombreux convois humanitaires. Le porte-parole du ministre turc des Affaires étrangères avait également fait le déplacement. Une manière pour Erdogan de montrer que le Liban reste dans l’orbite de la Turquie. Une influence qui demeurerait très localisée: «le poids de la Turquie se ressent notamment dans les villes à majorité sunnite comme à Tripoli ou Saïda», souligne le député libanais.

La présence turque se traduit notamment par le financement de projets éducatifs, humanitaires voire théologiques. De surcroît, environ 10.000 Turkmènes vivraient au Liban. Ces populations parlent le turc et n’hésitent pas à arborer fièrement le portrait du chef d’État turc à l’entrée de leurs villages. Une autorité qui reste à nuancer, insiste Alain Aoun.

«La Turquie jouit d’un certain prestige historique auprès des populations sunnites, mais elle n’a pas un réel poids dans la politique interne. Il n’y a qu’à voir la visite des ambassadeurs, ce sont surtout des pays arabes et non la Turquie. Mais cela n’empêche pas Ankara d’avoir des projets dans le pays», résume l’homme politique libanais.

Et c’est peu dire. Depuis la crise économique de 2019, les produits turcs, moins onéreux, ont supplanté les produits européens dans les supermarchés. Par ailleurs, Ankara se positionnerait également pour la reconstruction du port de Beyrouth. Mais la Turquie ne serait pas seule, plusieurs pays ont déjà montré un intérêt particulier pour le financement de ce projet, à l’instar de la France, de l’Allemagne, de la Russie ou encore de la Chine. Le gouvernement turc aurait également des visées sur le port de Tripoli. Les échanges commerciaux avec les infrastructures portuaires de la deuxième ville du Liban ont augmenté depuis la crise syrienne. De quoi menacer les intérêts de la France dans le pays du cèdre?

La politique «très fluctuante» de la France

Alors que Saad Hariri était considéré comme l’«homme de Paris», la France aurait décidé de prendre un peu ses distances avec le politicien libanais en raison de l’absence de réformes politiques. Sans le sanctionner personnellement, depuis le 6 juin le parquet national financier (PNF) enquête sur Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban et ami intime de Hariri. La procédure fait suite aux plaintes émanant de l’ONG Sherpa, luttant contre la grande délinquance financière, et du Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban.

Autre preuve de la marginalisation du chef du Courant du futur par les autorités françaises: sa rencontre avec Jean-Yves Le Drian à la Résidence des Pins, lieu de résidence de l’ambassadeur de France au Liban. Suivant le protocole, un ministre français doit se rendre chez ses hôtes et non pas dans un lieu appartement à la France.

Et c’est l’approche française même qu’a adoptée ces derniers temps l’Hexagone au Liban qui poserait le plus problème, selon le député libanais. Lors de la visite officielle française dans le pays en mai dernier, Paris s’était adressé à la société civile. «Une stratégie qui pourrait s’avérer perdante», juge Alain Aoun.

«Le Liban intéresse beaucoup de pays dans la région et dans le monde. Chaque pays a ses propres intérêts quand il vient à Beyrouth. Mais la France a une politique très fluctuante contrairement à d’autres acteurs. Vous savez au Liban, on est attachés à une certaine forme de stabilité» conclut-il

À force de changer de tactique, la France risquerait donc de perdre de son influence au Liban au profit d’autres acteurs, y compris régionaux comme la Turquie.

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Tags:
Saad Hariri, Liban, Turquie, France
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