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Le ministre des Affaires étrangères du Qatar s’est rendu au Liban. Face à une crise économique majeure, Beyrouth cherche désespérément des soutiens économiques étrangers. Or, Doha fait figure d’exception parmi les pays du Golfe, qui ont tous délaissé le pays du Cèdre en raison de l’influence du Hezbollah, estime Ali Mourad, analyste politique.

Doha est au chevet du Liban.

Le ministre des Affaires étrangères qatari, le cheikh Mohammad ben Abderrahmane al-Thani, s’est rendu à Beyrouth le 6 juillet. Arrivé dans l’après-midi, le chef de la diplomatie du Qatar s’est entretenu avec plusieurs dirigeants libanais, parmi lesquels le Président Michel Aoun, le chef du Parlement Nabih Berri, le Premier ministre désigné, Saad Hariri, ainsi que le général en chef de l’armée libanaise, Joseph Aoun. Doha a réitéré sa préoccupation face à la situation économique au Liban, affirmant vouloir se tenir aux côtés du peuple libanais.

En effet, le pays du Cèdre traverse une crise sans précédent: la livre libanaise a dégringolé à 17.000 pour un dollar au marché noir, le salaire minimum a perdu environ 90% de sa valeur, les prix du pain, de l’essence et de l’électricité ne cessent d’augmenter et le pays va bientôt manquer de médicaments. Cette visite d’un pays arabe au Liban, une véritable «bouffée d’oxygène, bien que symbolique», observe Ali Mourad, professeur de droit international et analyste politique libanais.

«Compte tenu de la situation délétère au Liban, de l’immobilisme de la classe politique, chaque visite officielle étrangère est synonyme d’espoir pour les Libanais», explique-t-il, avant de nuancer: «c’est uniquement le déplacement d’un ministre, il n’y a rien de concret pour le moment.»

Pourtant, pour marquer le coup de sa visite express, le chef de la diplomatie qatari a annoncé l’envoi de 70 tonnes de nourriture à l’armée libanaise. Une aide plus que jamais nécessaire. En plus de la crise, l’armée subit la grogne populaire, les insurrections et la montée des violences urbaines. Ce n’est pas la première fois que le Liban compte sur ce petit pays de la péninsule arabique pour le soutenir. Lors d’un déplacement à Doha en avril dernier, l’ancien Premier ministre Hasane Diab avait appelé cette monarchie à l’aide. «Nous toquons à la porte du Qatar tout comme nous toquerons à celle de nos frères arabes, et nous attendrons qu’on nous ouvre la porte, comme le Qatar l’a fait», avait-il déclaré au cours de sa visite.

L’émirat apparaît ainsi comme un soutien providentiel pour un Liban à l’agonie.

Le Qatar a des liens avec le Hezbollah

Plutôt discret dans sa politique libanaise, il n’en demeure pas moins que le Qatar a un rôle de premier plan. Profitant de sa manne gazière, Doha n’hésite pas à investir au Liban pour forger des alliances politiques et tenter d’avoir une influence dans ce pays. En 2019, à la suite d’un sommet arabe sur le développement économique et social du Liban, le Qatar, seul État du Golfe présent à la réunion, a acheté 500 millions de dollars d’obligations d’État pour soutenir le pays en difficulté. Preuve supplémentaire de l’intérêt croissant du petit émirat pour le Liban, alors que leurs échanges commerciaux bilatéraux avaient déjà été multipliés par quatre entre 2014 et 2018.

Néanmoins, Doha reste tout de même prudent sur ses investissements au pays du Cèdre. «Le pays manque cruellement de fiabilité, les instances économiques sont corrompues, donc le Qatar ne va pas investir à perte», explique Ali Mourad. À ce propos, le gouvernement qatari a rappelé que son aide financière restait conditionnée à l’application des réformes politiques.

«Le Qatar a une politique neutre au Liban. Il n’a jamais eu les premiers rôles historiques dans le pays. Aujourd’hui, il est proche de la communauté sunnite, mais cela ne l’empêche pas d’entretenir de bons rapports avec les autres communautés. Par le passé, la diplomatie qatarie s’est posée en médiateur dans les conflits internes au Liban», souligne l’analyste politique.

Ce fut notamment le cas lors du conflit de 2008, qui a opposé le courant du futur sunnite de Saad Hariri au Hezbollah chiite. Suite à une série de mesures visant à limiter l’influence du Hezbollah, les miliciens chiites étaient descendus en nombre dans la capitale libanaise, faisant ainsi craindre la résurgence d’un conflit armé au Liban. Le Qatar profiterait ainsi de ses relations «non politisées» pour pousser ses pions au Liban.

Ayant de bons rapports avec l’Iran, le petit émirat entretiendrait également des liens avec la puissante milice libanaise liée à Téhéran. Sous couvert d’assistance médicale et humanitaire, le pouvoir qatari aurait fourni une aide financière au Hezbollah. En 2017, un membre de la famille royale aurait même autorisé la livraison d’armes au parti chiite.

Pourtant, le parti de Dieu est lui-même la cause du désintérêt des autres puissances du Golfe pour le Liban.

Saoudiens et Émiratis boudent le Liban

«L’Arabie saoudite ne va plus investir au Liban, qui est passé sous domination du Hezbollah, donc de l’Iran», résume Ali Mourad. Riyad était le principal soutien financier du Liban. Or, depuis que le parti chiite a étendu son influence sur la scène interne libanaise, la monarchie saoudienne se désintéresse du dossier libanais. Pour preuve, les exportations libanaises vers l’Arabie saoudite ont littéralement fondu, passant de 427 millions de dollars en 2014 à 128 en 2018. Le constat est le même avec les Émirats arabes unis, les importations ayant chuté de 374 millions de dollars à uniquement 37 sur la même période. «C’est l’Arabie saoudite qui pose les règles du jeu, les voisins du Golfe suivent les directives saoudiennes», précise l’analyste politique.

Et les conséquences sont également visibles sur la diaspora libanaise. Les ressortissants libanais dans le Golfe pâtissent aussi de cette situation. Traditionnellement réputés pour leurs compétences dans le domaine de l’ingénierie, des assurances et de la finance, ils sont aujourd’hui mis en concurrence avec les Occidentaux, perdant leur monopole dans ces domaines. Le chef de la diplomatie émiratie avait déclaré en décembre 2020: «nous constatons en réalité une détérioration des relations arabes du Liban, notamment avec les pays du Golfe, durant les dix dernières années. Le Liban paie en partie le prix de cela en ce moment.» Finalement, à croire les propos de notre interlocuteur, tant que le Hezbollah sera influent, le Golfe boudera le Liban.

«L’hégémonie du Hezbollah s’est enracinée et s’est concrétisée avec la nomination du Président Aoun en 2016. Pour les Saoudiens, il est impensable d’investir dans un pays aux mains des Iraniens, cela serait contreproductif pour eux. Pour Riyad, le Liban a perdu son équilibre, sa neutralité entre l’Est et l’Ouest, c’est maintenant un pays acquis à la cause des Mollahs», souligne-t-il.

Riyad se serait également tiré une balle dans le pied avec le dossier libanais. En effet, l’affaire de l’enlèvement de Saad Hariri en 2017 avait précipité la rupture entre l’Arabie saoudite et le Liban. Obsédée par la lutte contre le Hezbollah, l’Arabie saoudite jugeait le Premier ministre trop timoré à l’encontre du parti chiite. Une politique qui risque de lui coûter sa place définitivement.

«À terme avec sa politique très anti-Hezbollah, l’Arabie saoudite va se faire supplanter et on en voit déjà les prémices avec le rôle croissant de la Turquie au Liban», conclut Ali Mourad.

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Qatar, Arabie Saoudite, Liban
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