Moyen-Orient
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L’élite libanaise n’échappe pas à l’affaire Pegasus. Sur la période 2018-2019, elle a été mise sur écoutes par les monarchies du Golfe. Pour Michel Fayad, analyste politique, cet espionnage entre pays arabes au moyen d’un logiciel israélien «symbolise le remodelage du Moyen-Orient».

La crème de la crème! Du chef de l’État aux cadres du Hezbollah, en passant par des journalistes vedettes, la classe politique libanaise dans son ensemble a été ciblée par le logiciel d’espionnage israélien Pegasus, notamment pour le compte de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis sur la période 2018- 2019. Le programme espion de l’État hébreu a ainsi permis à Riyad et à Abou Dhabi d’obtenir le numéro de téléphone de trois cents personnalités libanaises. Outre la faculté d’avoir accès aux différents contenus des smartphones, y compris les conversations téléphoniques ou les échanges sur WhatsApp et Signal, le programme a permis d’activer à l’insu des personnes surveillées le micro de leurs appareils!

MBS et Netanyahou se sont rencontrés en Arabie saoudite

Cette affaire d’espionnage à l’échelle de tout un pays met surtout en exergue le changement de politique du Golfe à l’encontre du pays du Cèdre. «A travers cette affaire, c’est surtout le remodelage du Moyen-Orient» estime Michel Fayad analyste politique et financier libanais.

«Sous le prisme de ce scandale d’espionnage c’est avant tout la confirmation des nouvelles alliances dans la région. Un logiciel israélien qui aide deux pays du golfe à espionner le Liban qui est sous influence iranienne. C’est la sanctuarisation d’un nouvel axe» résume-t-il au micro de Sputnik.

Depuis les accords d’Abraham en septembre 2020, ce qui était officieux a été rendu officiel. Les Émirats arabes unis ont normalisé leurs relations avec Israël. Yaïr Lapid, ministre des Affaires étrangères israélien, s’est même rendu aux Émirats le 29 juin pour y ouvrir une ambassade. Même si Mohammed Ben Salmane se montre favorable à une normalisation avec l’État hébreu, ce n’est pas encore au goût du jour pour les Saoudiens. Mais ce n’est probablement qu’une question de temps. Le jeune prince héritier aurait rencontré Benjamin Netanyahou ainsi que l’ancien chef du Mossad Yossi Cohen dans la ville balnéaire saoudienne de Neom en novembre dernier.

Mais cette affaire d’espionnage mettrait surtout en lumière la détérioration des relations entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Liban.

Unis contre les intérêts du Hezbollah

À tout seigneur tout honneur, le Président Michel Aoun figure bien sur la liste des personnes espionnées. Il y côtoie son gendre, Gebran Bassil, le chef du Courant patriotique libre. «Cela n’a rien d’étonnant» juge l’analyste politique. Malgré les innombrables rencontres avec l’ambassadeur saoudien Walid Boukhari ses dernières semaines, les relations se sont tendues entre les deux camps.

L’affaire du ministre des Affaires étrangères sortant aouniste a enterré toute chance de réconciliation. Lors d’un débat télévisé le 17 mai dernier, le ministre Charbel Wehbé avait accusé les pétromonarchies du Golfe, sans les citer, d’être responsables de la montée en puissance de l’État islamique*. Quittant le plateau furieux, il avait lancé à l’invité saoudien qu’il n’acceptait pas de «se faire insulter par un Bédouin». Malgré sa démission le surlendemain, le divorce est consommé.

«Cette affaire est plus symbolique qu’autre chose. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mais les relations entre l’Arabie saoudite et Aoun ont toujours été tendues. Il a toujours été en opposition avec la politique de Saad Hariri qui, lui, était l’homme des Saoudiens», analyse pour Sputnik le politologue libanais Michel Fayad.

Pourtant, l’ancien Premier ministre libanais fait aussi partie des victimes de cette indiscrétion high-tech. «Malgré sa nationalité saoudienne, Hariri n’est plus dans les petits papiers de Riyad», nous explique Michel Fayad. Obnubilée par la lutte contre le Hezbollah, l’Arabie saoudite s’est peu à peu marginalisée d’elle-même dans le dossier libanais «y compris auprès de la communauté sunnite», ajoute-t-il. En effet, la séquestration de Saad Hariri en novembre 2017 avait précipité la rupture entre les deux pays. En voyage à Riyad sans son staff habituel, Saad Hariri avait dû annoncer à la télévision saoudienne sa démission avant de rester coincé plusieurs jours dans le royaume. La monarchie jugeait le Premier ministre trop timoré à l’encontre du puissant parti pro-iranien.

Les conséquences économiques ne s’étaient pas fait attendre. Pour preuve, les exportations libanaises vers l’Arabie saoudite ont fondu comme neige dans le désert. Elles ont plongé de 427 millions de dollars en 2014 à 128 en 2018. Et ce alors que, sur la période de 2003 à 2015, trois pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, représentaient 76% des projets d’investissement étrangers au Liban.

De surcroît, en avril dernier, la monarchie saoudienne a interdit l’importation de produits agricoles libanais. L’annonce est intervenue après la découverte par les douanes saoudiennes d’une cargaison de Captagon dissimulée dans des grenades (fruits) en provenance du Liban. Surnommée «la drogue des djihadistes», cette substance stimule les facultés physiques et intellectuelles tout en désinhibant le consommateur. La décision viserait à ostraciser le Hezbollah du jeu politique libanais.

À ce propos, plusieurs cadres du mouvement pro-iranien sont également dans le viseur du logiciel d’espionnage Pegasus. On retrouve sans surprise les numéros du chef de la sécurité du mouvement, Wafik Safa, et des députés Ali Fayyad et Hassan Fadlallah.

«Riyad et Abou Dhabi agissent de concert contre les intérêts du Hezbollah», souligne l’analyste politique.

Diviser pour régner

Mais tous les responsables politiques libanais ne sont pas sur écoute. Certains, comme l’indéboulonnable président du Parlement depuis 1992 Nabih Berri, manquent à l’appel.

«Personnalité publique de premier plan, Nabih Berri n’est pas sur cette liste. Il n’est pas inquiété par les sanctions américaines. Cela voudrait dire que l’Occident et les pays du Golfe voudraient jouer la carte Berri pour diviser le clan chiite face au Hezbollah», avance le politologue.

Plus étonnante encore, la présence de Samir Geagea au nombre des espionnés. Pourtant, le chef des Forces libanaises est connu pour son hostilité envers le Hezbollah. Une position qui en fait un chouchou des émirs. «Il reçoit des subsides de Riyad», affirme Michel Fayad, se référant à un document de Wikileaks qui révélait que l’ancien milicien avait demandé en 2012 une aide financière au royaume saoudien.

Obsédés par le Liban et l’influence grandissante de l’Iran dans la région, les Émirats et l’Arabie saoudite ont également mis sur écoute leurs ambassadeurs respectifs à Beyrouth.

Bref, le Liban leur fait tourner la tête !

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
Hezbollah, Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Liban
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