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Une délégation kurde syrienne s’est rendue à Paris en catimini pour rencontrer Emmanuel Macron. La France opterait pour la même politique que celle des États-Unis: à savoir miser sur la question kurde pour rester en Syrie et faire pression sur Damas, mais également pour réfréner les ardeurs d’Ankara, analyse David Rigoulet-Roze, géopolitologue.

La France n’aurait pas dit son dernier mot sur le dossier syrien.
Le 19 juillet, Emmanuel Macron a reçu à l’Elysée une délégation kurde du Nord-Est de la Syrie. Au cours de son entretien, le Président français a insisté sur « la nécessité de poursuivre le travail en faveur de la stabilisation politique du nord-est syrien et d’une gouvernance inclusive». De son côté, l’un des dirigeants kurdes, Berivan Khaled a affirmé que les discussions avaient porté sur «le soutien de la France pour la reconnaissance de l'administration autonome kurde par la communauté internationale».

Les Kurdes: une place cruciale entre les USA et la Turquie
© Sputnik . Louis Doutrebente & Thomas Martin
Les Kurdes: une place cruciale entre les USA et la Turquie

N’ayant plus de relations avec Damas depuis la fermeture de son ambassade en mars 2012, cette rencontre en catimini prouverait ainsi que Paris jouerait la carte kurde pour bénéficier d’une marge de manœuvre en Syrie. «C’est une stratégie ancienne qui s’inscrit dans la durée» révèle David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS (Institut Français d’Analyse Stratégique) chercheur associé à l’IRIS et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.

"Les contacts sont réguliers avec les Kurdes. Certains sont d’ordre humanitaire via la Fondation Danielle Mitterrand notamment qui avait appelé au soutien de la cause kurde lors de l’opération lancée en octobre 2019 de l’armée turque contre les Kurdes. D’autres contacts sur lesquels l’Elysée a la main sont plus confidentiels car politiquement sensibles. Il s’agirait de pousser à créer un front kurde unifié dans la mesure où la principale faiblesse des Kurdes a toujours résidé dans leurs divisions", avance-t-il au micro de Sputnik.

"Dans le Nord-Est syrien, il y a la prépondérance avérée du Partiya Yekîtiya Demokrat connu sous l’acronyme de PYD (« Parti de l’Union Démocratique ») dont la branche armée est constituée par les Yekîneyên Parastina Gel plus connues sous le sigle de YPG (" Unités de protection du peuple") , mais il existe une vingtaine d’autres partis plus ou moins concurrents", poursuit-il.

Les rencontres franco-kurdes se sont multipliées ces dernières semaines. Au mois de mai dernier, une délégation de la Fondation Danielle-Mitterrand et de la mairie de Paris s’était rendue dans la ville kurde de Qamichli. Ce qui n’avait pas manqué de contrarier Damas. Le gouvernement syrien avait fermement condamné ce déplacement en ces termes «une autre implication directe de la France dans l’agression contre la Syrie». Au mois de juin, c’était au tour de Leïla Mustafa, maire kurde de Raqqa, de se rendre à Paris, à l’invitation d’Anne Hidalgo. Dans un entretien au journal Le Monde, l’édile avait affirmé: «Malgré notre coopération militaire avec la France dans le cadre de la coalition internationale, l’approfondissement des relations dans le domaine civil reste à la traîne.» Toutefois, la France aurait fourni une aide de plus 100 millions d’euros depuis la reprise de Raqqa en 2017. L’Élysée a même promis le 19 juillet que la France «allait continuer son action humanitaire».

Indépendamment de cette aide apportée aux Kurdes, la France caresserait une arrière-pensée géopolitique.

Des forces spéciales françaises en Syrie

Par ce soutien aux forces kurdes, Paris empêcherait de fait Damas de récupérer l’intégralité de son territoire. En effet, le gouvernement syrien entend mettre la main sur la poche djihadiste d’Idlib, la frontière nord, contrôlée par les Turcs, et l’est de l’Euphrate, contrôlé par des contingents kurdes. Au-delà de l’appui de la France pour l’autonomie du territoire, des forces spéciales françaises sont encore présentes dans cette région. À cela s’ajoutent également les 900 militaires américains qui forment et supervisent les troupes kurdes. En septembre dernier plusieurs blindés ont été déployés dans le Nord-Est syrien en provenance d’Irak. «Le soutien à une dynamique d’unification des Kurdes de Syrie est largement le fruit d’une initiative franco-américaine», résume le géopolitologue.

Une zone militarisée qu’ils entendent défendre bec et ongles. Dès que les alliés de Damas s’approchent trop de ce territoire, les forces américaines n’hésitent pas à les bombarder. C’était le cas le 27 juin dernier, le Pentagone a frappé les milices iraniennes à la frontière syro-irakienne.

"Même si dans le discours officiel, Bachar el-Assad n’a de cesse de réitérer son intention martiale de restaurer la souveraineté du régime de Damas sur l’ensemble du territoire syrien, concrètement, il est plutôt dans une logique attentiste. De fait, depuis le début de la guerre civile syrienne, les Kurdes n’ont jamais été ses ennemis principaux.Cela ne signifie pas qu’i ne souhaiterait pas récupérer le Nord-est de la Syrie relativement riche en hydrocarbures et dont les revenus seraient les bienvenus dans les caisses du régime", juge David Rigoulet-Roze.

En effet, le Nord-Est syrien est riche en hydrocarbures. Donc cette présence étrangère illégale est lourde de conséquence pour Damas. «Mais Bachar sait aussi que les Américains qui n’ont pourtant pas réellement besoin du pétrole syrien ne lui laisseront pas recouvrer cette partie de la Syrie - où opère la compagnie américaine Delta Crescent Energy LLC», ajoute notre intervenant. L’or noir serait ainsi un moyen de pression supplémentaire sur le gouvernement syrien. En outre, la découverte de terres rares au nord-est de l’Euphrate augmenterait l’intérêt américain pour cette région.

«Mais la principale puissance visée [par la coopération franco-kurde] n’est pas la Syrie pour autant, c’est sans aucun doute la Turquie d’Erdogan», estime le chercheur.

La Turquie en colère

Et c’est peu dire, tant les intérêts sont antinomiques entre les deux camps, l’irrédentisme kurde étant la bête noire d’Ankara. De ce fait, la Turquie ne lésine pas sur les moyens. Depuis 2016, elle a lancé trois opérations militaires en Syrie. La première, «Bouclier de l’Euphrate», visait à déloger les forces kurdes à la frontière. La deuxième, «Rameau d’Olivier», a permis aux forces turques de s’implanter militairement en Syrie en prenant la zone stratégique d’Afrine en mars 2018. La troisième intervention, «Source de paix», a eu lieu en octobre 2019. Elle s’inscrivait dans le prolongement de la précédente.

La Turquie se servirait de la lutte contre le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour projeter sa politique interne à l’extérieur de ses frontières. Selon notre interlocuteur, la politique occidentale préoccuperait au plus haut point les autorités turques: «Le MIT (Millî İstihbarat Teşkilatı) à savoir les services de renseignements turcs) est très engagé sur ce dossier. Il est fortement présent dans le Nord de la Syrie et fait tout pour éviter la pérennisation d’une forme d’autonomie kurde à sa frontière.»

"Les Kurdes ne sont pas une simple variable d’ajustement dans les considérations géopolitiques occidentales. Il y a eu un vrai engagement occidental auprès d’eux, français et américain, qui n’exclut pas des ajustements en fonction des certaines évolutions de la situation. Ce n’était pas pour autant une alliance accidentelle. C’est précisément ce qui irrite le président turc», estime le géopolitologue.

La réunion franco-kurde n’a en effet pas été vue d’un bon œil par Ankara. Et la réaction ne s’est pas fait attendre. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a condamné «la réunion tenue entre Macron et les éléments du soi-disant Conseil démocratique syrien guidé par le PYD/YPG, branche syrienne de l'organisation terroriste PKK». Sur le terrain aussi, l’armée turque continue de mener des opérations face à son adversaire kurde. Par ailleurs, la bataille est loin d’être gagnée.

"Les Kurdes voudraient une reconnaissance du Rojava (Kurdistan syrien) à l’international. Ce que font les Français et les Américains revient à une reconnaissance de facto mais pas de jure car cela poserait d’innombrables problèmes pas seulement avec Bachar al Assad mais peut-être plus encore avec la Turquie d’Erdogan toujours membre de l’OTAN jusqu’à preuve du contraire », conclut David Rigoulet-Roze. 

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France, États-Unis, Turquie, Syrie
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