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Retour des talibans au pouvoir en Afghanistan, août 2021 (140)
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Alors que les talibans* se sont emparés du pouvoir en Afghanistan, l’Iran avance ses pions. La lutte contre Daesh dans la région pourrait servir de convergence entre les conflits opposant Téhéran et les nouveaux maîtres de Kaboul. Reste à contenir l’afflux des réfugiés et le sort des Hazaras, la minorité perse afghane, estime Bayram Balci.

L’ennemi de mon ennemi sera-t-il mon ami? Si le dicton dit vrai, talibans* et Iraniens, tous deux adversaires invétérés des États-Unis, devraient trouver un terrain d’entente. Partageant 921 km de frontière commune avec l’Afghanistan, Téhéran est directement concerné par le basculement qui s’est opéré à sa porte. Pour l’heure, le nouveau Président iranien Ebrahim Raïssi a déclaré qu’il espérait transformer «la défaite américaine» en opportunité de paix et de stabilité pour la région, affirmant que Téhéran «tenait aux relations de bon voisinage avec l’Afghanistan».

Encore faudra-t-il que l’Iran s’adapte à ce basculement et son flot d’incertitudes.

L’Iran encerclé par les États-Unis

En effet, en l’espace de plusieurs semaines à peine, les troupes talibanes* se sont emparées de vingt-six des trente-quatre capitales provinciales du pays, dont la majeure partie des postes frontaliers, y compris celui d’Islam Qala à la frontière iranienne. Une nouvelle donne géopolitique qui serait «un moindre mal pour Téhéran», selon Bayram Balci, chercheur au CNRS, enseignant à Sciences Po et spécialiste de l’Asie centrale. Surtout, du fait du départ des GI:

«C est un soulagement pour les Iraniens, c’est une évidence. C’est une partie de l’étau qui se desserre. Téhéran était encerclé de tous les côtés par les États-Unis. C’était la stratégie américaine depuis plusieurs années», estime-t-il au micro de Sputnik.

Et c’est peu dire. Depuis l’invasion américaine de l’Afghanistan en 2001 puis celle de l’Irak en 2003, l’Iran était encerclé à l’est comme à l’ouest. Grâce à ses interventions dans toute la région, Washington était en mesure d’imposer une pression maximale sur Téhéran. Le Pentagone a envoyé jusqu’à 170.000 soldats en 2007 pour tenter de mettre fin à la guerre civile irakienne et plus de 98.000 militaires pour lutter contre les talibans*. De ce fait, l’arrivée des islamistes à Kaboul et le départ des troupes occidentales feraient des heureux en Iran. Les autorités avaient déjà préparé le terrain en juillet dernier, réunissant tous les partis afghans pour tenter de jouer les médiateurs. «Téhéran essaie de combler le vide occidental, il avait déjà anticipé les derniers événements. C’était prévisible pour tous les pays limitrophes», souligne le chercheur au CNRS.

Les talibans* ont repoussé Daesh en Afghanistan

Plus encore, le souci théologique semblerait s’estomper devant les nouvelles circonstances: «En principe, les deux entités sont diamétralement opposées sur la conception du religieux. Les talibans* pratiquent un islam sunnite rigoriste tandis que l’Iran est une théocratie chiite, mais il y a un facteur unificateur, à savoir Daesh*», résume Bayram Balci. Peut-être plus encore que l’ennemi américain, c’est le combat contre les terroristes de l’État islamique qui offrirait à Téhéran et aux nouveaux hommes forts de Kaboul une convergence des luttes.

D’essence plus «islamo-nationaliste», les talibans* refusent l’implantation des combattants terroristes affiliés à Daesh sur le sol afghan. «Après s’être fait taper dessus par les talibans*, Daech a disparu du Helmand, du Logar et du Kounar. Territorialement, il ne leur reste qu’une présence éparpillée dans le Nangarhar, près de Jalalabad», nous expliquait récemment Georges Lefeuvre, ancien diplomate et spécialiste de l’Afghanistan. À terme, le but des djihadistes de Daesh serait de mettre la main sur la région du Khorassan, à l’est de l’Iran.

Un scénario que les talibans* comme les mollahs de Téhéran veulent à tout prix éviter.

«Aujourd’hui, la peur de Daesh et des mouvements terroristes transfrontaliers fait que l’Iran va coopérer et composer avec les talibans* dans le domaine sécuritaire et trouver une convergence d’intérêts», prédit Bayram Balci avant d’ajouter: «C’est une politique pragmatique.»

La crise migratoire qui s’accélère devrait conduire Téhéran à coopérer encore davantage avec les nouveaux maîtres de Kaboul. La République islamique accueille déjà plus de 3,4 millions de réfugiés afghans sur son sol, soit près de 4% de sa population. En grande difficulté économique avec les sanctions américaines, l’épidémie de coronavirus et la situation de stress hydrique dans plusieurs régions du pays, les autorités iraniennes craignent d’être incapables de faire face à un nouvel afflux. «L’Iran et la Turquie sont les deux États au monde qui accueillent le plus de réfugiés, c’est une situation préoccupante pour les deux pays», insiste le spécialiste de l’Asie centrale. D’autant plus qu’Ankara a décidé d’accélérer la construction d’un mur à la frontière iranienne pour freiner la vague migratoire.

Et c’est là que réside la plus grande inquiétude de Téhéran. Parmi les nombreux émigrés se trouve principalement la minorité chiite hazara (environ 4 millions d’habitants), vivant au centre de l’Afghanistan.

L’Iran coopérait avec les États-Unis contre les talibans*

De peur d’être soumis au diktat d’un pouvoir sunnite qu’ils jugent rétrograde, les chiites afghans prennent la route de l’exil vers l’Iran. Durant la mainmise des talibans* sur l’Afghanistan entre 1996 et 2001, les Hazaras étaient les premières victimes des exactions. De ce fait, le gouvernement iranien refusait catégoriquement de reconnaître l’autorité «des étudiants en religion», les qualifiant eux aussi d’être «un groupe terroriste». Les tensions avaient atteint leur paroxysme en 1998 quand neuf Iraniens, dont huit diplomates et journalistes, avaient péri dans un attentat à Mazar i Charif. Une attaque revendiquée par les talibans*, aidés par Al Qaïda*. Face à la montée des violences à la frontière, Téhéran n’hésita pas à coopérer avec… Washington dans la lutte contre les islamistes pachtounes.

Mais c’est bel et bien la politique de Bush qui facilita le rapprochement entre les talibans* et les Iraniens. En classant l’Iran dans la liste des États voyous en 2001, Washington avait entériné le semblant d’entente avec les mollahs. À en croire les propos de Bayram Balci, cette alliance de circonstance irano-talibane pourrait durer:

«En gage de reconnaissance de l’autorité talibane* sur Kaboul, Téhéran exigera bien évidemment une contrepartie non négligeable sur le sort des Hazaras», explique-t-il.

Pour montrer leur bonne volonté, les talibans* semblent prêts à plusieurs concessions, et non des moindres. Deux jours après avoir pris le pouvoir, les islamistes ont annoncé une amnistie générale pour tous les fonctionnaires d’État. «Vous devriez reprendre vos habitudes de vie en pleine confiance», ont-ils affirmé. Pour le chercheur au CNRS, cela indiquerait un changement profond d’attitude de la part des talibans*: «Ils n’ont rien à voir avec ceux d’il y a 20 ans, dans leurs rangs, ils ont inclus des Ouzbeks et des Tadjiks», affirme-t-il.

«La société civile ne changera certainement pas. Mais aujourd’hui, force est de constater que les talibans* ont pris le pouvoir et qu’ils ont changé de politique, de posture et ils ont tout intérêt, s’ils veulent se maintenir à la tête du pays, de passer pour plus fréquentables et gérables aux yeux de leurs voisins», conclut Bayram Balci.

Dans la région, l’heure pourrait donc bien être au réalisme.

*Organisation terroriste interdite en Russie.

Dossier:
Retour des talibans au pouvoir en Afghanistan, août 2021 (140)

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