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Plus d’électricité, plus de mazout, une économie atone… Le Liban affronte une crise humanitaire sans précédent. La paupérisation de la population s’accentue. La menace d’une aggravation sécuritaire plane sur le pays. Seule l’adoption rapide de réformes politiques d’envergure pourrait éviter un tel scénario. Analyse.

Rien ne va plus au pays du Cèdre. Touché de plein fouet par la pire crise économique de son histoire, le Liban s’enfonce tous les jours un peu plus dans le chaos. Les services publics, exsangues, n’arrivent plus à fournir d’électricité. Résultat, la région d’Akkar, dans le Nord, à la frontière syrienne, déjà en deuil suite à l’explosion d’une citerne d’essence le 15 août causant la mort d'une trentaine de personnes, a été coupée du monde le 17 août avec une interruption quasi totale des réseaux de téléphonie terrestre, cellulaire, mais aussi de l'Internet. La situation n’est guère plus enviable pour les propriétaires de générateurs. Ceux-ci endurent les pénuries de carburants et la hausse des prix. Et comme si cela n’était pas assez pour les habitants de cette province, les hôpitaux publics et même privés craignent de ne plus pouvoir fonctionner.

Malheureusement pour le Liban, le chaos ne se limite pas au nord du pays. «La situation est désastreuse, la descente aux enfers de la population ne va pas s’arrêter», déplore Hala Bejjani, militante politique libanaise.

«Le Liban connaît la plus violente crise économique des cent dernières années. Cette crise est due à la faillite de l’État ainsi qu’à son secteur bancaire. Il y avait des réformes à mettre en place pour éviter une telle situation, mais les dirigeants politiques et le gouverneur de la Banque centrale ont préféré le black-out total», s’indigne-t-elle au micro de Sputnik.

En effet, le système bancaire est en faillite totale. Les banques sont insolvables. Impossible donc pour les Libanais d’accéder à leurs économies. «J’avais mis de l’argent à la banque pour payer la scolarité de mes enfants, mais aujourd’hui je ne peux plus compter dessus», s’indignait Tony, un ingénieur qui gagnait 3.000 dollars avant la crise et qui n’en perçoit plus que 500.

«Le Liban a un PIB de 55 milliards de dollars et des pertes d’environ 190 milliards, réparties entre les pertes de l’État libanais, celles de la Banque centrale avec 54 milliards de pertes et du secteur bancaire lui-même. Mais le problème est que cette faillite n’a pas été déclarée et aujourd’hui le nivellement est surtout en train de toucher les plus pauvres», estime Hala Bejjani.

Il y a de quoi être remonté! Faire son plein d’essence est devenu un calvaire. Devant les stations-service, les files d’attente s’étirent sur plusieurs kilomètres. Sous un soleil de plomb, les automobilistes attendent des heures pour finalement n’obtenir que vingt litres. Rationnement oblige.

Le pays tourne ainsi au ralenti. Les habitants peinent à se rendre sur leur lieu de travail. Des magasins sont obligés de mettre la clé sous la porte par manque d’électricité. La nourriture des restaurants est avariée à cause des défaillances des réfrigérateurs. Les bars ferment à 17 heures, ne pouvant compter que sur la lumière du jour. Le Liban est pourtant familier des problèmes électriques et des pannes en tout genre. «La crise de l’électricité remonte à une vingtaine d’années», rappelle l’activiste. Avant la crise de 2019, le pays subissait des coupures de courant plusieurs fois par jour. Les générateurs, alimentés en mazout, prenaient le relais. Mais ça, c’était avant.

78 % des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté

Toutes ces difficultés sapent les fondements de la société. La monnaie a dégringolé à 20.000 livres libanaises pour un dollar au marché noir alors que, en 2019, elle en était à 1.500. Le salaire minimal a perdu environ 90% de sa valeur. Le chômage frappe près de 35% de la population. Une hyperinflation a entraîné le quintuplement des prix des produits de première nécessité selon le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM). Une complication de taille quand le pays est majoritairement dépendant de l’extérieur «le Liban importe 85% des produits de consommation». Autre exemple flagrant et pas des moindres, selon les Nations unies, 78% des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté. En juillet, les ménages dépensaient cinq fois le salaire minimum pour leurs seuls besoins alimentaires.

Le malheur des uns ferait-il le bonheur des autres? Le carburant est subventionné par l’État, mais en raison de la crise économique et de la faillite étatique, plusieurs revendeurs stockent des réserves en attendant la fin des subventions. Objectif: les vendre au marché noir. Le 15 août, l’armée a saisi près de 200.000 litres de mazout et 130.000 litres d'essence destinés à être vendus en Syrie ou sur le marché noir libanais. Pour éviter la revente illégale, les militaires forcent les stations-service à brancher leurs pompes et à épuiser leurs stocks. «Tous les partis politiques sont impliqués dans ces opérations de contrebandes et de vol d’essence», fulmine Hala Bejjani avant d’ajouter: «Ces politiques affairistes vont malheureusement continuer.»

Des échanges de tirs dans des stations-service

Rien n’y fait. Face à cette situation délétère, les Libanais perdent espoir. Plusieurs affrontements ont en effet eu lieu aux abords des stations-service. Bilan, plusieurs blessés par des tirs à l’arme légère. Entre les barricades urbaines, les pneus brûlés, les sit-in géants, les émeutes, le saccage des banques ou les intimidations devant les bureaux politiques, les soldats, eux-mêmes touchés de plein fouet par la crise, peinent à rétablir l’ordre. «Les habitants sont hébétés, il y a des mouvements de colère comme à Akkar ou des jeunes sont entrés dans les maisons des responsables au lendemain de l’explosion du camion-citerne», rapporte notre interlocutrice avec amertume.

Selon elle, la situation sécuritaire ne pourra qu’empirer en l’absence de réforme politique structurelle. Depuis plus de onze mois, le pays du Cèdre est sans gouvernement. Les incertitudes demeurent, malgré la nomination de Najib Mikati au poste de Premier ministre désigné (en attente d’investiture).

«Normalement le gouvernement de Mikati devra appliquer la feuille de route. Je suis réservée, mais on peut espérer qu’il va pousser pour l’audit de la Banque centrale, restructurer le secteur bancaire, les secteurs de l’électricité et de l’eau. Donner l’indépendance à la Justice, passer une loi sur les marchés publics pour limiter la corruption. Est-ce qu’il est en mesure de les mettre en place? Oui, s’il y a une refonte totale du système politique libanais», pense Hala Bejjani.

Mais c’est bien là tout le problème. Les partis traditionnels ne veulent pas lâcher de lest. Ils sont prêts à tout pour garder le pouvoir: «Les partis politiques vont continuer à garder leurs sièges. Le parlement est géré comme une petite boutique privée», ajoute la journaliste. Ce marasme économique et cet immobilisme politique pousseraient certains Libanais à espérer une pression internationale «c’est la seule manière de limiter leurs actions [des dirigeants, ndlr] pour une refonte totale du système politique libanais», conclut la militante.

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Liban, crise économique
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