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    La voie de développement économique passe par la réforme des institutions du pouvoir

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    par Vladimir MAU, recteur de l'Académie économique auprès du gouvernement de la Fédération de Russie

    Le problème principal de l'économie russe est celui de la confiance, de la stabilité et de la prévisibilité de la politique.

    Au cours de ces trois cents dernières années, les plus grands maux se sont abattus sur la Russie lorsque les affaires allaient bien. Il y avait comme un relâchement dans la société qui adoptait des décisions aux conséquences catastrophiques. Voici un exemple des plus récents : en 1913 la Russie se développait rapidement et il était évident que si elle n'était pas entraînée dans une guerre et, par conséquent, évitait une révolution, elle se taillerait une place parmi les pays les plus évolués du monde dans une vingtaine d'années...

    L'état actuel de l'économie russe ne suscite pas de crainte. La croissance économique a surpassé le résultat de l'an dernier, le montant des investissements a augmenté par rapport à 2002. Certes, la fuite de capitaux qui s'est accrue vers la fin de l'année et que de nombreux analystes russes et occidentaux expliquent par les événements politiques autour de la compagnie pétrolière "Ioukos" est un fait préoccupant. Mais pour les économistes, il est également évident que jusqu'à ces derniers temps le marché russe des investissements de portefeuille étrangers a été "surchauffé". La fuite de capitaux qui affaiblit la pression sur la monnaie nationale, le rouble, et l'empêche de monter profite plutôt à l'économie nationale, aussi cynique que cela puisse paraître.

    Ce qui préoccupe le plus c'est l'incertitude des investisseurs étrangers. Allez savoir s'ils vont ou non faire davantage confiance à l'économie russe. Aujourd'hui, ils cherchent à comprendre ce qui se passe. L'affaire "Ioukos" leur donne incontestablement matière à réflexion. L'une des tâches des autorités désirant faire affluer des capitaux dans leur pays consiste à ne pas étonner les investisseurs ou, comme je le dis pour moi-même, les lecteurs du "Financial Times". Plus la situation est triste dans un pays et mieux cela vaut pour le capital étranger. On peut faire ce qu'on veut, sauf les choses qui poussent les lecteurs de ce journal à vous assaillir au téléphone pour savoir ce que vous avez dans l'esprit.

    Beaucoup, en Russie, craignent une chute du pétrole sur le marché mondial et prédisent à l'occasion de mauvais jours au gouvernement dans l'avenir le plus proche. Voici mon point de vue : la baisse des cours du brut n'est pas une catastrophe. L'afflux de pétrodollars est un bien pour le budget et un mal pour l'économie. Le prix élevé du pétrole provoque un conflit d'intérêts entre le budget et l'économie. Nous pouvons disserter à loisir sur la diversification de l'économie, sur l'amélioration de sa structure, sur sa modernisation, mais tant que le baril coûtera cher, le développement sera très lent. A quoi bon se remuer, quand on est bien comme çà...

    Le prix élevé du pétrole est aussi porteur d'un autre méfait : le renforcement du rouble. Le rouble fort freine le développement et encourage l'importation. La Russie a eu la chance que l'euro s'est affermi plus rapidement cette année et, puisqu'elle se fait payer ses importations en monnaie européenne unique principalement, la progression du rouble n'a pas trop nui à la compétitivité de la production nationale. Sous tous les points de vue, la hausse du pétrole n'est pas un bien. Pour l'économie, des cours modérés et (si possible) stables du pétrole sont préférables.

    La Russie a pour tâche d'augmenter sensiblement sa production au cours des prochaines années et de réduire l'écart par rapport aux pays industrialisés. Depuis le début du XXe siècle, elle court après ces pays. Autant dire que, devenu impératif, le mot d'ordre de doublement du PIB d'ici 2010 est, en principe, un bon objectif mais il faut comprendre que ce n'est pas le doublement mécanique du PIB qui compte, c'est la qualité et la structure de la croissance. Les anciennes républiques soviétiques qui se sont développées le plus rapidement au cours des années 1990 sont l'Ouzbékistan, la Turkménie et la Biélorussie. Pourtant, des gens de ces pays précisément viennent chercher du travail en Russie et non pas au contraire. Nous n'avons pas besoin d'une croissance en général, nous avons besoin d'une croissance des industries hi-tech et du secteur tertiaire.

    Le problème fondamental de la Russie est le conflit entre son économie en essor et les institutions politiques peu efficaces. La qualité de la législation économique russe a de loin surpassé l'efficacité de l'appareil d'Etat et la capacité du système judiciaire. Les décisions de la justice s'achètent, les fonctionnaires sont corrompus (le degré de corruption est pourtant exagéré, à mon avis), l'obligation du service militaire désorientent les marchés du travail.

    En Russie, lorsque le moment arrive de choisir une profession ou une carrière, le critère le plus fréquent pour la jeune génération masculine est la possibilité d'être exempté du service militaire. On constate dans le pays une folle croissance du nombre des étudiants qui sont plus nombreux que les élèves sortant des écoles secondaires (la loi offre un sursis aux étudiants) et aussi une croissance non moins folle des boursiers de thèse dont 30% seulement arrivent à soutenir leur projet. Si l'instruction secondaire professionnelle se débat dans une crise ce n'est pas parce que le pays est en crise (tel n'est pas le cas) mais parce que l'entrée dans une école professionnelle technique équivaut, pour un jeune homme, à être appelé sous les drapeaux. Si Bill Gates avait eu, à une certaine époque, à chercher à se soustraire à l'armée, Micrisoft n'aurait pas existé dans la nature aujourd'hui. Parce qu'autrement Bill Gates n'aurait pas quitté l'université pour fonder sa société célèbre mais aurait achevé ses études, puis se serait consacré à la préparation d'une thèse... La Russie a besoin d'une armée de métier pour des raisons aussi bien politiques qu'économiques.

    Au cours des deux années à venir ce ne sont pas les réformes économiques qui joueront le rôle décisif pour la Russie, mais la modernisation de ses institutions du pouvoir pour les hisser à un niveau égal à celui du développement économique. Les lois qui régissent l'économie peuvent être sans cesse perfectionnées, c'est le mécanisme d'application de ces lois qui est le grand goulot d'étranglement. Ce mécanisme tourne très mal. Tant que les réformes de l'appareil de l'Etat, du système judiciaire, du parquet et de l'armée ne sont pas menées à bonne fin, le rendement de toute amélioration de la législation économique continuera de diminuer inévitablement.

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