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    La perte des bases ne signifie pas du tout celle de la Géorgie

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    par Alexeï Malachenko, docteur en histoire, membre du Conseil scientifique du Centre moscovite Carnegie

    Le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, va assister à la cérémonie d'investiture du Président nouvellement élu de la Géorgie - Mikhaïl Saakachvili. Ce geste de Washington est devenu une surprise très agréable pour Tbilissi (et non seulement pour Tbilissi), mais a servi aussi et surtout de prétexte à des conjectures de tout genre selon lesquelles la Russie ne tarderait pas d'être évincée de la Géorgie.

    Quoi qu'il en soit, cela n'est pas tout à fait le cas.

    L'euphorie provoquée dans la capitale géorgienne par la future visite de Colin Powell est d'ailleurs facile à comprendre. C'est qu'à la veille de la démission d'Edouard Chevardnadzé, les relations entre Tbilissi et Washington avaient manifestement dégradé. En effet, l'assistance militaire américaine à la Géorgie s'est réduite de 30%, alors que l'aide économique s'est ralentie, elle aussi.

    Sur ce fond, tout ce qui se passe à présent dans les relations américano-géorgiennes représente sans doute une sorte de restauration. Or, l'avenir de cette "tendre amitié" dépend désormais de la politique que pratiqueront à l'intérieur du pays Mikhaïl Saakachvili et son équipe. S'ils arrivent notamment à couper court à la corruption, à résoudre le problème du budget et ainsi de suite, il est toutes les chances que l'assistance de l'Occident à la Géorgie augmente. A signaler qu'il ne s'agit pas là que de l'assistance des Etats-Unis, mais aussi de celle des pays d'Europe qui ont, ces derniers temps, mis en veilleuse, eux aussi, leurs programmes d'aide en Géorgie.

    Pour ce qui est de la Russie, sa présence en Géorgie peut diminuer et ce, essentiellement, à cause du futur retrait de ses bases militaires déployées dans ce pays. Il n'est pas question du retrait des troupes russes de l'Abkhazie, mais pour ce qui est des deux autres bases militaires russes - à Akhalkalaki et à Batoumi - leur sort est pratiquement décidé, et il ne reste plus que de convenir des délais de leur retrait de la Géorgie. Moscou se prononce pour un moratoire de onze ans, alors que Tbilissi insiste sur un délai de trois ans.

    A l'heure actuelle, toutes les conditions se trouvent réunies pour qu'un compromis y soit trouvé.

    D'une part, le règlement du problème des bases militaires russes pourrait devenir une belle illustration de l'efficacité de la politique pratiquée par l'équipe de Saakachvili. Mais, de l'autre, le Président nouvellement élu de la Géorgie se rend très bien compte que s'il faisait trop pression sur la Russie dans cette question précise, cela pourrait en provoquer une réaction violente. Et ce n'est sans doute pas par hasard que, dans l'une de ses interventions, la semaine dernière, Mikhaïl Saakachvili a déclaré ne pas avoir l'intention de brusquer trop le retrait des troupes russes.

    Pour la Russie, le retrait de ses troupes de la Géorgie est lié à de grosses dépenses. Il n'en est pas moins vrai, non plus, que l'entretien des bases n'est pas, non plus, rentable sur le plan financier, loin s'en faut. C'est qu'il faut payer le bail et assurer leur maintien en état d'alerte. Néanmoins, le retrait des troupes peut revenir encore plus cher. Selon le ministre de la Défense Sergueï Ivanov, les troupes russes ne partiront de la Géorgie qu'après l'aménagement de nouvelles cités militaires pour les bases militaires elles-mêmes, ainsi que pour leurs soldats et officiers.

    C'est pourquoi, bien que ces bases n'aient pratiquement aucune signification pour la Russie sur le plan stratégique, cette dernière ne serait sans doute guère pressée à retirer ses troupes de la Géorgie.

    La hâte y est aussi empêchée par une autre circonstance. Il s'agit là d'un changement de la situation politique à l'intérieur même de la Russie et avant tout de la croissance des tendances nationalistes, ce qui s'est manifesté avec éclat au cours des élections de décembre dernier à la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe) quand l'union patriotique nationale "Rodina" ("Patrie") et le Parti libéral-démocrate de la Russie (LDPR) ont recueilli un pourcentage étonnamment élevé de voix, respectivement, 9,02% et 11,45%. Ces états d'esprit sont, de toute évidence, liés aux espoirs d'aucuns que Moscou pourrait un jour se restituer son prestige politique et militaire d'autrefois sur toute l'étendue postsoviétique. Et le Président Vladimir Poutine ne peut évidemment ne pas en tenir compte et ce, en dépit de sa propre opinion personnelle là-dessus.

    On ne doit pas non plus oublier que les Etats-Unis sont à présent trop préoccupés par l'Irak, le Proche-Orient et l'Afghanistan pour avoir le temps de s'occuper d'autres régions. Aussi, tout comme les Européens, sont-ils en quelque sorte même satisfaits que la Russie remplit une certaine mission de maintien de la stabilité sur l'étendue post-soviétique, bien que le Président des Etats-Unis, George W. Bush, tienne invariablement paraître "dur" aux yeux des électeurs US, et qu'à la veille des présidentielles, son équipe doive manifester en permanence l'énergie et l'expansion de la politique extérieure.

    Néanmoins, c'est pas la Géorgie qui peut jouer un rôle très négatif dans les relations russo-américaines, mais la situation à l'intérieur de la Russie qui est en train de prendre les signes d'une société de mobilisation. Avec l'affirmation de telles tendances, on a de plus en plus besoin d'un adversaire extérieur. Si les autorités russes encouragent de tels états d'esprit dans le pays, Moscou ne manquera certes pas de gâter ses relations avec Washington et perdra la concurrence en Géorgie et sur l'espace post-soviétique.

    Mais pour le moment, la Russie a encore toutes les chances pour y occuper une place de poids. Et elle pourrait le faire non à l'aide des chars et des bases militaires, mais grâce à des leviers économiques, et en premier lieu, par le biais d'une coopération dans le secteur énergétique. Le patron de RAO "EES Rossii" (Electricité de Russie) - Anatoli Tchoubaïs - s'est mis d'ailleurs à mettre énergiquement en œuvre cette conception précise. Et, par exemple, Mikhaïl Saakachvili est plutôt favorable aux perspectives d'une telle coopération à condition qu'elle ne prenne pas forme d'expansion ni de pressions quelles qu'elles soient.

    Qui plus est, la Russie reste toujours pour la Géorgie le marché naturel et même le seul possible pour écoulement de sa production agricole du fait que les marchés européens et les autres marchés les plus proches sont d'ores et déjà occupés.

    La production d'agriculture est l'essentiel objet des exportations géorgiennes. Les sommes provenant du transit de pétrole par le pipeline Bakou-Soupsa ne suffisent pas du tout à stabiliser l'économie géorgienne. La mise en exploitation de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ne remédiera pas, elle non plus, à la situation et ce, d'autant moins que l'on ne sait même pas jusqu'ici si ce pipeline sera rentable.

    C'est pourquoi les déclarations selon lesquelles Moscou aurait perdu la Géorgie sont bien gratuites. Nul doute que la Fédération de Russie est sous certains égards plus faible que l'Occident qui s'emploie à s'infiltrer dans l'espace post-soviétique. Quoi qu'il en soit, il y restera toujours suffisamment de place pour la Russie également.

    La nouvelle direction géorgienne appartient à la génération des pragmatiques. Si la coopération avec la Russie profite à la Géorgie, les nouveaux dirigeants ne manqueront certes pas de la promouvoir. Aussi, Moscou doit-il faire tout son possible pour que Tbilissi souhaite coopérer avec la Russie.

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