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    L'OTAN risque sa propre crédibilité auprès de la Russie

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    par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA-Novosti

    Que dirait la direction de l'Alliance de l'Atlantique Nord si, par exemple, les rumeurs d'il y a trois ans sur la prétendue intention de Moscou de déployer ses armes nucléaires tactiques dans la région de Kaliningrad (enclave russe au bord de la Baltique entre la Lituanie et la Pologne) commençaient aujourd'hui à prendre corps?

    Ce serait sans doute un choc très peu agréable pour le sommet de l'OTAN.

    Après une telle introduction, on comprendra certes plus facilement les sentiments négatifs que suscitent à Moscou les dernières nouvelles relatives notamment au futur élargissement de l'Alliance de l'Atlantique Nord.

    Résumons donc les faits. Le 2 avril prochain, à une cérémonie solennelle, que ce soit à Chicago ou à Bruxelles, l'OTAN va accueillir en son sein sept nouveaux membres. Ce sera le plus grand élargissement de toute son histoire. Si la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie préfèrent manifestement s'adonner à une délicieuse euphorie pendant les jours qui restent avant cet événement marquant, il n'en est rien s'agissant de la Lituanie, de la Lettonie et de l'Estonie qui n'ont pas tardé, elles, à suggérer une idée plutôt intéressante aux dirigeants de l'OTAN. Bref, les trois ex-républiques soviétiques baltes ont invité l'OTAN à se charger de la protection de leur espace aérien, et plus précisément, à déployer sur le territoire de l'une d'entre elles des chasseurs-intercepteurs transférés du territoire d'un "vétéran" de l'Alliance, pays situé à proximité des Etats baltes.

    L'idée a été argumentée à peu près comme suit: nous n'avons pas d'Armée de l'Air, alors qu'il existe, comme vous le savez très bien vous-même, un ennemi tout à fait capable d'attenter à notre ciel bleu. Pour le moment, cet ennemi n'est pas nommé, mais les raisons d'une telle réserve sont, de toute évidence, purement diplomatiques.

    Ce qui n'a pas empêché cette initiative de se heurter à une très vive réaction de la part de ceux à qui elle était adressée. Comme le rapporte notamment la principale agence d'information du Danemark - Ritzaus Bureau - dès le 31 mars prochain, la Lituanie va enfin recevoir du Danemark un don tant convoité, et plus précisément quatre chasseurs, un radar mobile et une centaine de militaires - pilotes et techniciens - pour entretenir cette base toute neuve d'une Armée de l'Air étrangère sur le territoire lituanien et ce, à la frontière même de la Russie.

    Le ministère de la Défense de la Lituanie refuse de commenter cette information. Pourtant, le Président lituanien, Rolandas Paksas, qui n'a plus beaucoup à perdre, vu la menace de destitution qui pèse sur lui, s'est avéré plus sincère. Autrement dit, il n'a pas exclu que des bases otaniennes puissent être déployées sur le territoire lituanien dès que Vilnius adhérera à l'OTAN. "Si l'OTAN nous demande de le faire, nous l'accepterons", a déclaré peut-être un peu trop nettement Rolandas Paksas.

    On peut supposer qu'une telle droiture tout à fait excessive du Président de la Lituanie ne plaira pas du tout au nouveau Secrétaire général de l'Alliance de l'Atlantique Nord - Jaap de Hoop Scheffer - qui est attendu à Vilnius vendredi 12 mars. En effet, tout au long de ces deux mois et quelques jours qui se sont écoulés depuis sa prise de fonctions, Jaap de Hoop Scheffer n'a pas hésité à exploiter toutes les occasions pour rappeler que l'une de ses tâches premières consistait justement à sauvegarder et à promouvoir les bonnes relations avec la Russie, car seulement une telle ligne répondait, à son avis, aux intérêts réciproques de l'Alliance et de Moscou.

    Or, dès que le vrombissement des chasseurs américains "F-16", appartenant à l'Armée de l'Air danoise, se fera entendre depuis la Lituanie, le Kremlin aura évidemment toutes les raisons de remettre en doute la sincérité du nouveau chef de l'OTAN.

    Moscou joue cartes sur table. La Russie ne tient pas du tout à ce que des armées otaniennes s'installent à ses frontières, et elle ne juge même pas utile de dissimuler son mécontentement sur ce point.

    Pour ce qui est des intérêts réciproques de l'OTAN et de Moscou, il en existe effectivement, et il s'agit avant tout de la nécessité de réprimer le terrorisme international. Quoi qu'il en soit, ces intérêts communs n'ont rien à voir avec l'encerclement de la Russie par des bases de l'Alliance, tant au Sud qu'au Nord-Ouest dans ce cas précis.

    Moscou n'acceptera pas l'apparition des forces de l'Alliance de l'Atlantique Nord dans les Etats baltes, a déclaré fin février dernier Sergueï Ivanov qui a d'ailleurs conservé son poste de ministre de la Défense dans le nouveau gouvernement de la Fédération de Russie.

    Un peu plus tard, Sergueï Iastrjembski, conseiller pour les questions de politique extérieure du Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a exprimé, lui aussi, une attitude non moins négative face à l'idée d'un "ciel otanien" au-dessus des pays baltes. Dans une interview au Financial Times britannique, il a clairement laissé entendre que toute présence de l'Alliance de l'Atlantique Nord, que ce soit en Lituanie, en Estonie ou en Lettonie, et ce, "indépendamment de son envergure", représenterait une "démarche extrêmement négative". "L'OTAN devrait tenir compte des préoccupations nationales de la politique russe", a exhorté Sergueï Iastrjembski.

    A son avis, on pourrait encore insérer la protection de l'espace aérien de la Roumanie ou de la Bulgarie, par exemple, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international, mais il est difficile de voir la nécessité de mesures antiterroristes de ce genre quand il s'agit des Etats baltes. Si la direction de l'Alliance de l'Atlantique Nord ne prête pas l'oreille à ces mises en garde, mais poursuit, envers et contre tout, la "mise en valeur" des territoires de ses nouveaux membres dans la région de la Baltique à l'aide de ses bases aériennes, radars et autres forme de présence, l'OTAN risque bien de perdre son acquis principal à l'issue de la "guerre froide" dans les rapports avec la Russie, et plus précisément sa propre crédibilité auprès de Moscou. Quoi qu'il en soit, on se rappelle très bien à Moscou des réunions conjointes de 1996 quand les plus hauts gradés de l'Alliance de l'Atlantique Nord avaient rassuré la partie russe que l'OTAN s'abstiendrait de déployer ses forces dans les Etats baltes. Qui plus est, par la suite, ces mêmes promesses avaient trouvé leur expression explicite dans l'Acte fondateur sur les Relations, la Coopération et la Sécurité Mutuelles entre l'OTAN et la Fédération de Russie. Ledit document laisse clairement entendre que l'Alliance ne voit tout simplement pas de raisons ni de prétextes pour promouvoir son infrastructure militaire dans la région de la Baltique, zone extrêmement sensible pour Moscou.

    La perfidie n'est pas de mise dans le dialogue sérieux, y compris la Russie.

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