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    Les banques russes : une crise ou une panique ?

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    MOSCOU (par Iana Yourova, commentatrice politique de RIA-Novosti). Les événements de ces deux dernières semaines dans le secteur bancaire russe rappellent un fâcheux incident de cirque. Un acrobate accomplit un saut mais faillit tomber du trapèze : les spectateurs sentent leurs coeurs se serrer d'effroi.

    Le trapéziste, en l'occurrence, c'était la Banque centrale de Russie, unique institution financière qui a le droit de révoquer les licences. Ce qu'elle a fait, il y a un mois, à l'égard de Sodbiznesbank, dont les actifs étaient considérés comme moyens. A l'époque, les médias ont annoncé que différentes "structures" y blanchissaient de l'argent. Puis est venu le tour de Credittrust : les deux établissements avaient les mêmes patrons. Et lorsque le président de la Banque centrale, Sergueï Ignatiev, a donné lecture, devant la Douma, de la soi-disant "liste blanche des banques" que rien ne menaçait, les gens ont commencé à se poser la question : "Et qu'est-ce qui arrivera aux autres ? Lesquelles des banques constituent la "liste noire" ? "

    Le nettoyage des institutions financières mené par la Banque centrale se développe d'après un plan : ces six derniers mois, une trentaine de banques peu viables ont vu retirer leurs licences, sans qu'aucune crise ne survienne. La Banque centrale vérifie la stabilité des banques conformément à la loi sur l'assurance des dépôts bancaires des personnes physiques qui est entrée en vigueur le 27 décembre 2003. La Banque centrale a annoncé en même temps que toutes les banques qui avaient fait savoir leur intention d'intégrer ce système ne passeraient pas par cette vérification. Et lorsque les déposants ont confronté la situation autour de Sodbiznesbank avec la perspective de l'effondrement sur le marché financier d'autres établissements, une panique a éclaté. Par coïncidence fatale, le directeur du Service de suivi financier et de lutte contre le blanchiment, Monsieur Zoubkov, déclarait peu après qu'il existait une liste de 10 banques auxquelles est réservé le sort de Sodbiznesbank. La Banque centrale n'a pas réfuté cette information.

    Dix banques non désignées ! Cela va de soi, les déposants, qui n'ont pas l'habitude de gestes aussi brusques de la part des organes du pouvoir financier et en plus renseignés par l'amertume expérience de crise et de collapsus de la plupart des banques d'août 1998, ont interprété la situation à leur manière. Ils n'avaient plus qu'uns seul désir : de se faire rembourser au plus vite.

    Mais, l'essentiel, les banques ont cessé de faire confiance l'une à l'autre. Effrayées, elles se sont mises à créditer de façon très sélective, choisissant les emprunteurs les plus fiables. Parallèlement, en raison de la pénurie de ressources, les taux d'intérêt augmentaient. Les banques qui mènent les opérations de monétisation ont relevé les prix de leurs services. D'autre part, si une situation de crise conduit au non-remboursement des crédits sur le marché interbancaire, les banques seront de nouveau tentées d'augmenter les taux, cherchant à compenser leurs pertes. Voilà qui est devenu ce ressort qui a conduit au blocage du système. D'où les difficultés financières de Dialog-Optim, de Guta-Bank...

    Ce blocage, pourrait-il être qualifiée de crise ? Une chose est claire : ces semaines n'ont rien d'une période sans problèmes. Mais les difficultés sont différentes pour les acteurs du marché.

    Commençons par les déposants privés. Sodbiznesbank et Creditrust se sont déjà effondrées et 30 000 déposants au minimum en ont pâti. Dialog-Optim a suspendu ses opérations : un problème pour 40 000 déposants encore.

    Guta-bank s'est retrouvée bloquée - VISA international a gelé les cartes de crédit émises par cette dernière. Certes, l'information selon laquelle la Vneshtorgbank a proposé de racheter Guta-bank a quelque peu rassuré les esprits. Néanmoins, il n'est pas difficile de se représenter l'état psychologique des déposants qui se sont retrouvés dans une situation rien moins qu'inconfortable. Pour eux c'est une crise authentique. Et c'est pourquoi un mouvement de panique s'est déclenché, les gens ont assiégé plusieurs jours durant les distributeurs de billets de banque de tous les établissements de crédit, ne fût-ce que pour sauver quelques miettes. Si bien que même les gens qui conservent leur argent dans des banques plus prospères se sont eux-mêmes sentis quelque peu mal à l'aise.

    Le nombre de ceux qui ont perdu une partie de leurs économies sera en fait relativement peu important. Au plus fort des événements, les députés à la Douma d'Etat se sont empressés d'adopter un projet de loi en vertu duquel la Banque Centrale assumera la responsabilité des dépôts effectués par la population qui ne dépasseront pas 100 000 roubles (environ 3400 dollars). Si l'on prend en compte le fait que selon les calculs de la Banque Centrale, 80% de tous les dépôts ne dépassent pas le chiffre susmentionné, le problème des simples épargnants sera réglé.

    Par contre, la situation dans laquelle se sont retrouvés les clients corporatifs à la suite de la suspension des activités de Guta-bank, et, plus important encore, les banques elles-mêmes, est autrement plus grave.

    Dans les petites banques les dépôts privés ne sont pas si importants. La part essentielle des dépôts des personnes physiques est placée dans quelques banques importantes (à 90%), qui ne connaissent pas de problèmes. Et si une protection a été promise aux déposants, il est plus difficile de protéger les nombreux clients corporatifs. D'autant plus que, selon la législation en vigueur, en cas de faillite, les déposants privés sont dans les premiers rangs pour se faire rembourser leur argent, quant aux clients corporatifs, ils arrivent en dernière place. Si bien que des instants désagréables attendent encore certains d'entre eux.

    Il existe à l'heure actuelle en Russie presque 1200 banques. Naturellement, aussitôt après l'adhésion à l'OMC, un grand nombre d'établissements financiers et de crédit ne pourront soutenir la concurrence résultant de l'invasion des banques étrangères. Et c'est alors que le collapsus de notre système bancaire sera à coup sûr inévitable. Si bien que l'assainissement de l'ensemble du système bancaire était nécessaire au pays. Et toutes les initiatives de la Banque de Russie axées sur la stabilisation du marché bancaire, profitent ces derniers temps en premier lieu aux banques qui n'ont pas de problèmes de liquidités. A cause de propagation de la panique, elles connaissent même un afflux supplémentaire de clients, qui cherchent un abri auprès des établissements les plus fiables. Ces banques gagnent la bataille des passifs et acquièrent des projets avantageux que perdent les concurrents malheureux.

    Ainsi, du point de vue de l'Etat, tout ce qui s'est passé aujourd'hui dans le secteur bancaire n'a rien de fatal. Une sérieuse réforme du secteur bancaire est en cours qui ne pourra pas ne pas dépister les maillons faibles. Son objectif, selon le vice-président du comité des banques de la Douma, Valéri Zoubov, "ne consiste pas à venir en aide à tout le monde, même aux outsiders, l'important est d'amputer la société de ses membres malades pour permettre aux structures saines de se développer dynamiquement".

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