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    Molière dans une colonie pénitentiaire pour femmes

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    MOSCOU, 26 août. (Par Anatoli Koroliov, commentateur de RIA Novosti). La première de la pièce "Moï golouboï droug" (Mon ami homo) de la dramaturge Iékaterina Kovaliova donnée sur la petite scène du prestigieux MkhAT dans le cadre du festival des débuts, a été un moment fort dans la vie théâtrale moscovite. Au moment de la première, Iékaterina Kovaliova était internée dans une colonie pénitentiaire pour femmes, ayant été condamnée pour assassinat. Pour assister à la représentation la jeune fille avait été transférée à Moscou sous bonne garde. Les menottes lui avaient été ôtées à l'entrée de la salle.

    Cette pièce touchante de la jeune meurtrière évoque l'amour et l'espoir. Le texte, elle l'a écrit dans la colonie pénitentiaire Chakhovskaïa, dans la région d'Orel, où depuis plusieurs années une expérience est réalisée en matière de réinsertion sociale des détenues au moyen de l'art.

    L'établissement possède son théâtre. Il s'appelle "Si..." et passe pour être un moyen psychothérapeutique aidant les femmes à se détacher des valeurs du monde criminel pour adopter les idéaux humains. Le théâtre est dirigé par la psychologue de la colonie pénitentiaire, Galina Roslova.

    L'une des dernières pièces jouées dans l'établissement est la comédie de Molière "Le Malade imaginaire". Tous les rôles masculins sont tenus par des femmes, bien évidemment (c'est un peu l'opéra de Pékin à l'envers), et cela confère au spectacle une force et un charme inattendu. Elles jouent au milieu de véritables décors (c'est-à-dire des décors qui ne sont pas conventionnels), dans des costumes et des robes à crinoline, des camisoles, des perruques nattées.

    Cette idée d'initier les internées au monde des arts dans cette colonie pénitentiaire a été empruntée voici quelques années à la Suisse où, comme dans beaucoup d'autres pays, des acteurs sociaux et des psychologues travaillent dans les établissements carcéraux. Leur mission est de faire revenir le criminel à une vie normale. Le schéma des Suisses adapté aux conditions russes a été introduit dans la région d'Orel. La colonie Chakhovskaïa est devenue un établissement expérimental en matière de réinsertion au moyen de l'art.

    Les criminelles se distinguent de leurs homologues hommes en ceci qu'elles se plongent profondément dans le milieu criminel et ses valeurs et qu'une fois un méfait commis il est assez rare qu'elles reviennent à une vie normale. 1.500 femmes sont internées dans la colonie pénitentiaire de la région d'Orel. Ce sont pratiquement toutes des récidivistes, condamnées plusieurs fois pour vols, vols commis avec violence, vagabondage, usage de stupéfiants, prostitution. Douze d'entre elles seulement ne sont passées qu'une seule fois devant la justice.

    Pour les psychologues il est impossible de rééduquer les condamnées en recourant uniquement à la privation de liberté. D'autre part, pour de nombreuses récidivistes, le milieu carcéral est une forme d'existence normale, aussi paradoxal cela soit-il, où tu es nourrie, habillée et soignée gratuitement et où tu peux aussi gagner quelqu'argent à l'atelier de couture de l'établissement. La plupart de ces femmes n'ont pas besoin d'homme comme elles n'ont pas besoin d'enfants, de famille et de parents.

    Seul l'art est à même d'inoculer dans ces coeurs impitoyables la nostalgie de l'amour et du beau. Dans la colonie beaucoup de détenues s'adonnent aussi au dessin, à la broderie, à la poésie. Il y a même une sculptrice, Svetlana Sassina. Elle avait été condamnée à 12 ans de privation de liberté. Libérée depuis longtemps, elle vit dans un village voisin et a trouvé un emploi à... la colonie où elle sculpte beaucoup: Pierre le Grand, une sirène, Vladimir Vyssotski, toute une ménagerie. Ses personnages sont moulés dans le ciment, la terre et l'argile dans un style naïf mais on sent que c'est un professionnel qui les a exécutés. Les travaux de Sassina ont même impressionné le chevronné sculpteur moscovite Roukavichinikov.

    Lesdétenues passent des jeux au théâtre à l'interprétation de rôles psychologiques à l'"Ecole préparatoire à l'élargissement". Ici les récidivistes tentent pour la première fois de s'imaginer dans une situation qu'elles n'ont jamais connue: "Dans ma famille", "Les relations avec mes enfants", "Comment vivre en liberté".

    On peut se souvenir que les établissements carcéraux ont eu pour pensionnaires de nombreuses sommités de la culture russe et européenne, et pas seulement pour des motifs politiques: Dostoïevski, Gorki, Maïakovski, Oscar Wild, Jean Genet pour ne citer que ceux-là. Le roman "Que faire?" de Tchernichevski et pratiquement tous les chefs-d'oeuvre du marquis de Sade ont été écrits derrière les barreaux. Au siècle dernier et, parfois de nos jours aussi, un séjour en prison était bien vu dans les milieux intellectuels français et parmi les stars du rock américain.

    Le nom de Iékaterina Kovaliova figurera peut-être lui aussi un jour dans l'histoire du drame russe. La jeune fille a récemment quitté la colonie Chakhovskaïa, mais elle n'a pas osé s'installer à Moscou. Elle travaille dans la province et écrit une nouvelle pièce consacrée à l'amour.

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