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    L'icône russe est la porte du ciel

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    MOSCOU (par Anatoli Korolev, commentateur de RIA-Novosti). L'icône miraculeuse de la Vierge que le pape Jean-Paul II a décidé de restituer à la Russie arrivera le 28 août en Russie.

    Son histoire remonte au 16e siècle, lorsque le tsar Ivan Grozny s'est emparé de Kazan, capitale du khanat tatare, et a incendié cette ville. Une petite fille, Matriona, a trouvé cette icône dans les ruines de la maison familiale qui avait été ravagée par les flammes. La ville a été réduite en cendres, mais l'icône de la Vierge peinte à l'huile est restée intacte.

    Ce fait a tellement frappé les contemporains que l'icône a été considérée comme un objet saint.

    Les rumeurs sur un miracle ont déferlé sur toute la Russie.

    Les pèlerins se sont précipités à Kazan pour s'incliner devant l'icône. Peu après, il s'est avéré que l'icône qui n'a pas brûlé accomplissait des miracles, que la prière prononcée devant elle guérissait les malades, qu'elle assurait aux véritables croyants la réalisation de leurs souhaits nobles et aidait les pécheurs qui se repentaient à ne pas succomber à la tentation.

    Depuis, l'icône de Notre Dame de Kazan est devenue l'une des plus vénérées en Russie. Mais, avant l'époque des révolutions, en 1904, elle a été volée de l'église par un malfaiteur qui a été saisi peu après et qui a avoué aux enquêteurs qu'il avait vendu le châssis précieux de l'icône et qu'il avait dépensé l'argent pour les boissons alcooliques. Quant à l'icône, il a dit qu'il l'avait brûlée.

    La perte de l'icône a consterné le pays. Le sacrilège commis a été accueilli comme un signe terrible pour l'empire témoignant de la catastrophe imminente de l'Etat et de l'église.

    On fondait l'espoir sur deux copies datant au 17e siècle également considérées comme miraculeuses. On estimait qu'une icône avait sauvé Moscou de l'invasion des Polonais sous le règne de Faux Dimitri Premier et que la deuxième avait sauvé la Russie dans la guerre contre Napoléon.

    Pendant la révolution, ces reliques saintes ont disparu, mais, peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale, l'une des copies a été découverte à l'étranger. D'abord, cette trouvaille a été conservée au sanctuaire de Notre-Dame-de-Fatima et a été transmise ensuite au Vatican.

    En fin de compte, elle est devenue l'icône préférée de Jean-Paul II devant laquelle il a prié dans ses appartements privés au palais du pape au Vatican.

    Compte tenu du fait que l'icône de Notre Dame de Kazan a été peinte selon la tradition ancienne de la peinture d'icônes et qu'elle ne ressemble nullement aux images catholiques, la vénération de cette icône par le chef de l'église romaine est un fait étonnant.

    L'icône canonique russe ne correspond nullement à l'esprit du catholicisme. A Rome, on apprécie les tableaux aux sujets de la Bible et de l'Evangile. Le Christ et les saints y sont réels. Du sang coule sur le crucifix. Le paradis est représenté comme une pastorale et un bal au palais royal. Bref, le principe fondamental des toiles catholiques consiste à reproduire les émotions des événements bibliques. Regardant une telle toile, le catholique voit l'histoire édifiante de leur foi.

    L'icône canonique russe est un système de symboles.

    Tout y est conventionnel. Jérusalem y est représenté comme les échelons pour le saint esprit. Le Golgotha est un mont de touches égales. Ce sont les traces de Dieu, et non pas les pierres véritables. Le sang du Christ est représenté non pas en caillots, mais comme des lueurs de salut. Il est impossible de représenter sur l'icône russe le Christ édenté, les épines enfoncées dans sa peau et les meurtrissures, comme il est représenté sur l'autel génial du peintre Grunewald au monastère d'Isenheimer. Le Christ qui y est représenté est un morceau de viande sanglante cloué à la croix par les bourreaux.

    Les icônes russes ne montrent pas les traces des tortures auxquelles a été soumis le Christ par les Romains et ses bourreaux. Il n'est pas cloué: il plane au-dessus du monde. Ses mains sont écartées pour embrasser l'univers. Les émotions y sont absentes, l'icône montre non pas la vérité des faits, mais la vérité suprême de ce qui se produit, le sens des événements.

    La Madone de Sixtine peinte par Raphaël porte son enfant dans ses bras et on voit que l'enfant a du poids.

    Le peintre russe Dionysos (dit le Maître Dénis) représente la Vierge à l'enfant saint qui semble ne pas avoir de poids.

    L'icône canonique russe est difficile à la perception.

    Le prince Evgueni Troubetskoi qui était théologue a qualifié l'icône de "vision en couleurs".

    "L'icône n'est pas une image, elle est une apparition", écrit le père Zinon, peintre russe d'icônes contemporain.

    Son sens consiste à montrer la présence de Dieu, le regard de Dieu.

    Les mystiques orthodoxes estiment que le peintre d'icônes ne doit pas éclipser Dieu par son art, qu'il doit se disperser dans cette peinture, alors l'icône devient authentique. Elle transmet du ciel la force de Dieu. Cette transmission de la force divine fait de l'icône un ange miraculeux qui est descendu du ciel dans l'église, vers le visage des croyants qui sont en train de prier. En les entendant, il lit leurs pensées et exauce leurs prières.

    Cette foi à l'union avec Dieu diffère l'icône orthodoxe de l'image catholique.

    Selon les catholiques, il y a une distance entre l'homme et Dieu, l'église est l'endroit où règnent la peinture, la musique, la beauté et les sermons, ce qui est vrai.

    Les orthodoxes croient à la proximité de Dieu et au sacrement, ce qui est aussi inappréciable.

    La cathédrale romaine, c'est l'entretien avec Dieu. La cathédrale russe, c'est du silence, pas de dialogue avec Dieu. La peinture catholique s'adresse au coeur et à la conscience de l'homme, elle vous porte aux nues. L'icône russe ne s'adresse qu'à Dieu, elle n'est qu'un ensemble de signes. L'icône est une porte menant dans un tunnel magique qui doit s'ouvrir pour que Dieu descende des cieux pour pénétrer dans notre esprit. Celui qui regarde l'icône russe doit, pour ainsi dire, être aveuglé par la lumière divine.

    "C'est pas nous qui regardons l'icône, c'est l'icône qui nous regarde", a dit Evgueni Troubetskoï.

    Les deux traditions, catholique et orthodoxe, ont leurs mérites, mais il est probablement impossible de les rapprocher sans pertes réciproques. Néanmoins, l'histoire émouvante de l'icône orthodoxe qui a passé des mains sales aux mains propres et qui est restituée au monde orthodoxe après avoir connu le feu de la révolution et la vénération dans les appartements privés du pape est, en fait, un rapprochement.

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