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    Russie - Union européenne: les stéréotypes ont la vie dure

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    Par Konstantin Kossatchev, président du Comité des affaires internationales de la Douma d'Etat.

    Le prochain sommet Russie-Union européenne qui devait s'ouvrir le 11 novembre a été ajourné au dernier moment. Le seul fait que cette rencontre ait été reportée confirme qu'il se passe dans nos rapports avec l'Union européenne quelque chose qui mérite une réflexion particulière, et peut-être que cette pause sera en fin de compte bénéfique.

    L'Union européenne elle-même a changé: depuis le dernier sommet, l'UE s'est élargie et compte maintenant 25 membres. Désormais elle possède sa propre constitution et vient même de vivre son premier conflit sérieux opposant le pouvoir représentatif au pouvoir exécutif, ce qui ne fait que renforcer l'impression que l'UE constitue un Etat unique. Le nouvel "hypersujet" du droit international qui se forme sous nos yeux, tel un gigantesque entonnoir, aspire nos voisins, lentement, mais sûrement. Et il va de soi que la Russie, elle aussi, subit les effets de cette puissante force gravitationnelle. Cependant, elle constitue un sujet d'un tel poids de la politique et de l'économie mondiales qu'elle ne pourrait adhérer en douceur à l'UE, voire se retrouver dans son orbite permanente, sans conséquences pour elle-même et pour l'Union européenne.

    A l'heure actuelle, les deux parties ont déclaré officiellement que la question du rattachement de la Russie à l'Union européenne ne figurerait pas dans un avenir prévisible à l'ordre du jour de nos relations bilatérales. Les uns comme les autres en ont conçu, semble-t-il, un visible soulagement, car auparavant les parties avaient le sentiment d'avoir été fiancées à la hâte, sans qu'elles fussent prêtes à cette union maritale qui ressemblait à la conséquence inéluctable d'un arrangement préalable. Ainsi, le thème du "mariage" a perdu son actualité pour aujourd'hui et pour demain. Mais qu'en sera-t-il après demain? A cette question, trois variantes de réponse parfaitement valables:

    1) l'objectif final de la Russie est d'adhérer à l'Union européenne et, dans ce cas, toutes nos démarches actuelles sont de petits pas accomplis dans cette direction, toutes les divergences n'étant que l'expression de la recherche de la meilleure voie pour atteindre le but fixé;

    2) la Russie ne sera jamais membre de l'Union européenne, comme ne le seront jamais, par exemple, la Chine ou les Etats-Unis, ce qui ne signifie nullement que nos rapports deviennent automatiquement confrontationnels;

    3) selon la formule de Bernstein: "La fin n'est rien, le mouvement est tout", c'est-à-dire un pragmatisme souple aujourd'hui, sans projets bien définis pour demain; la solution arrivera naturellement à maturité au fur et à mesure du développement à la fois de l'Union européenne et de la Russie.

    La Russie et l'Union européenne ne franchiront pas une certaine limite en allant à la rencontre l'un de l'autre si la société ne souhaite pas franchir cet obstacle. Et il apparaît qu'aujourd'hui précisément cette volonté fait défaut. Mais qu'est-ce qui, en fin de compte, empêche la Russie de devenir membre de l'Union européenne? Les raisons sont d'ordre mental, elles résident dans les stéréotypes profondément ancrés au fond de nos cerveaux. La solution du problème de l'appartenance de la Russie à l'Union européenne ne dépend pas de la question de savoir si cela est possible techniquement, économiquement et politiquement, mais de la question de savoir si les deux parties le souhaitent réellement.

    Le sommet devait se tenir dans le contexte encore actuel des attentats terroristes de septembre en Russie et des projets de réforme du pouvoir avancés par la direction du pays. Ces thèmes sont l'objet d'une large réflexion en Europe et ont provoqué un nouveau refroidissement dans nos relations. Aujourd'hui, nous sommes avant tout confrontés à une crise de confiance, et ceci explique pour beaucoup les événements de ces derniers temps. Que ce soient les fameux "doubles standards" appliqués à l'égard du problème tchétchène. Que ce soit la critique acerbe de la réforme du pouvoir entreprise par le Kremlin.

    On ne peut pas non plus oublier l'aggravation de la confrontation dans l'espace postsoviétique. La Russie est de plus en plus souvent accusée d'avoir des visées impériales, et par la même occasion on omet de préciser que les récentes "révolutions des roses" et "des marronniers" dans certains pays de la CEI n'ont pas été initiées par Moscou. Le "bras de fer" dans l'espace postsoviétique porte largement préjudice au processus normal de démocratisation dans les pays de la CEI, en lui substituant l'alternative Est-Ouest forgée de toutes pièces. On demande moins à ces pays de se démocratiser que de s'aligner politiquement à tout prix sur l'Occident (lire adopter une ligne antirusse). La reconnaissance du caractère démocratique des élections est directement fonction de leurs résultats. C'est que poser de manière circonstanciée la question de l'adhésion future de la Russie à l'Union européenne pourrait couper court à toutes les spéculations sur le thème "ou bien la Russie, ou bien l'Europe". Par ailleurs, comme par le passé, il est proposé aux pays de l'Europe orientale d'intégrer les structures euro-atlantiques pour se "prémunir" contre la Russie avec à terme pour objectif de neutraliser son influence. Madame Ferrero-Waldner, commissaire de la Commission européenne aux affaires étrangères, s'est clairement exprimée à ce sujet en déclarant: "Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'au moins l'Ukraine reste de notre côté". La mise en opposition est limpide, c'est le moins qu'on puisse dire: il y a "notre côté", et il y a la Russie, dont l'influence, même dans sa zone d'intérêts évidents, doit être bridée par tous les moyens. Inutile de dire à quel point cela fait dissonance avec les déclarations bilatérales officielles et avec les documents appropriés, mais là n'est pas la question: le distinguo entre "notre côté" et la Russie est savamment entretenu, dans la mesure où, jusqu'à présent, cette attitude qui ne faiblit pas vis-à-vis de la Russie est nécessaire à l'Europe politique.

    Néanmoins, la crise de confiance a un caractère réciproque - en Russie, l'euro-euphorie de l'époque de la perestroïka s'est pratiquement retrouvée réduite à néant. Et il faut tenir compte de cette circonstance, car on a trop souvent tendance à répéter que seule la Russie doit s'appliquer à gagner la confiance de l'Occident. Le désappointement relatif à la sincérité du désir de l'Union européenne d'aider la Russie est justifié - on a été trop souvent confronté à des motivations ouvertement intéressées (l'accès aux matières premières, la diminution des avantages concurrentiels des producteurs russes, l'éviction des marchés traditionnels), voire à des démarches franchement inamicales (le soutien apporté aux mouvements d'opposition et aux états d'esprit antirusses dans les pays de la CEI et de l'Europe Centrale et Orientale, l'accueil des émissaires tchétchènes). Les Russes se sont sentis tout au long des années 90 abandonnés à eux-mêmes, seuls à seuls avec leurs problèmes économiques d'une incroyable complexité, et aujourd'hui ils éprouvent des sentiments analogues en ce qui concerne la menace terroriste.

    Somme toute, parallèlement à la création des quatre dimensions, il faut en édifier une cinquième, la plus importante, - celle de confiance, à défaut de quoi nous ne sortirons pas des limites des relations étriquées se bornant à la signature de contrats d'achat-vente ou d'un quelconque nouveau projet de gazoduc. Nous sommes parvenus à un seuil au-delà duquel, soit nous continuons de mener une existence strictement parallèle, sans aucune perspective d'intégration, soit nos relations acquièrent une dimension foncièrement nouvelle. Aujourd'hui, le temps est venu d'innover dans les relations Russie-Union européenne, et au-delà dans la construction de l'Europe politique.

    La Russie a annoncé ses options prioritaires, maintenant la balle est dans le camp européen. Souscrivant à la formule concrète du ministre russe des Affaires étrangères, Serguéi Lavrov, "nous sommes disposés à développer le partenariat avec elle (l'UE) aussi loin que l'Union européenne elle-même le voudra". C'est pourquoi la principale question en vue du sommet est précisément la suivante: jusqu'où l'Union européenne est-elle prête à aller dans la voie du développement du partenariat avec la Russie?

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