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    Qui a dit que Viktor Youchtchenko ne convient pas à la Russie?

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    MOSCOU. (Commentateur politique de RIA-Novosti, Vladimir Simonov). La phrase qui fait le titre du présent commentaire appartient à l'ambassadeur russe en Ukraine - Viktor Tchernomyrdine. Cet homme que l'on connaît très bien pour sa liberté, sinon la négligence, pour les normes linguistiques devient quand même souvent l'auteur de locutions bel et bien proverbiales.

    Tout porte à croire que, pour cette fois encore, il est tombé dans le mille.

    Mercredi 10 novembre, la Commission électorale centrale (CEC) de l'Ukraine a, enfin, rompu son silence de neuf jours pour déclarer Viktor Youchtchenko, candidat de l'opposition, vainqueur au premier tour de la présidentielle. Viktor Youchtchenko a devancé son rival principal- le candidat du pouvoir en place et actuel Premier ministre de l'Ukraine, Viktor Yanoukovitch - de 0,55% seulement, ce qui constitue à peu près 150 000 voix.

    Auparavant, plusieurs candidats à la présidence n'ayant pas recueilli, eux-mêmes, suffisamment de votes exprimés pour pouvoir participer au second tour ont déclaré leur appui sans réserve au leader de l'actuelle opposition ukrainienne. Ainsi, des accords de coopération avec Viktor Youchtchenko ont été signés par Alexandre Moroz, chef du Parti socialiste de l'Ukraine, qui s'était classé troisième au premier tour de la présidentielle; par le maire de la ville de Kiev, Alexandre Omeltchenko, leader du Parti "Unité", et par Anatoli Kinakh, leader du Parti des industriels et des chefs d'entreprise.

    Par conséquent, Viktor Youchtchenko a sans doute des chances tout à fait réelles pour succéder à Leonid Koutchma au poste de Président de l'Ukraine à l'issue du scrutin au second tour des élections présidentielles, le 21 novembre prochain.

    Tout cela oblige bien l'élite politique russe à regarder autrement le candidat de l'opposition ukrainienne, tout en y adoptant une attitude à la fois plus impartiale et plus intéressée. On se demande sans doute à Moscou si effectivement ce Viktor Youchtchenko manifestement pro-occidental et même marié à une Américaine serait une surprise tellement désagréable pour la Russie à titre de nouveau Président ukrainien. Force est de reconnaître que, sur les affiches électorales ouvertement hostiles, Viktor Youchtchenko a souvent été présenté en cow-boy américain au lasso ou coiffé du haut de forme de l'Oncle Sam, chapeau rehaussé d'étoiles et de rayures rappelant bien le drapeau américain. Rien d'étonnant que, dans de telles conditions, par tradition, les politologues, tant russes qu'occidentaux, attribuent à Viktor Youchtchenko - une fois élu Président - l'aspiration à arracher l'Ukraine de la Russie pour l'éloigner le plus possible vers l'Occident.

    Par contre, Viktor Yanoukovitch est positionné par ces mêmes politologues en allié fidèle et dévoué de la Russie. A les entendre parler, l'élection de Viktor Yanoukovitch au poste de Président de l'Ukraine va garantir la conservation de l'actuel statu quo. Pour le confirmer, ils se réfèrent aux promesses électorales de Viktor Yanoukovitch de retenir, en cas de sa venue au pouvoir, l'Ukraine de l'adhésion à l'Alliance de l'Atlantique Nord, d'attribuer au russe le statut de seconde langue nationale et d'introduire même une double nationalité dans le pays.

    Quoi qu'il en soit, tout n'est pas aussi évident que ça, loin s'en faut.

    C'est que la conception du monde de chacun de ces deux candidats au poste de Président de l'Ukraine représente incontestablement un alliage idéologique de loin plus compliqué. Qui plus est, la proportion des ingrédients dans cet alliage peut bien changer du jour au lendemain, après l'élection. Pourtant, je suis d'ores et déjà enclin à supposer qu'à titre de Président de l'Ukraine, Viktor Youchtchenko pourrait, lui aussi, arranger parfaitement la Russie et tout particulièrement en ce qui concerne le vecteur économique du développement du pays. Nul n'ignore, par exemple, qu'au poste de Premier ministre ukrainien, en 1999-2001, c'est justement l'actuel leader de l'opposition ukrainienne avait réussi à arrêter le recul dans le commerce entre l'Ukraine et la Russie et avait même éradiqué le principal facteur irritant dans les rapports bilatéraux de l'époque qu'avait été le siphonnage de gaz russe par l'Ukraine. C'est aussi sous Viktor Youchtchenko que le marché ukrainien s'était ouvert pour les grosses compagnies russes. Viktor Youchtchenko est aussi largement connu comme fervent partisan des privatisations les plus transparentes possibles dans l'économie ukrainienne. Somme toute, cela ne peut tout simplement pas ne pas profiter finalement au business russe.

    Pour comparer, rappelons un sujet tout à fait récent. Le gouvernement de Viktor Yanoukovitch a élaboré de telles conditions de l'appel d'offres pour privatiser "Ukrtelecom" et "Krivorozhstal" qui ont pratiquement exclu toute participation des groupes industriels russes, et plus précisément de "Severstal". Comme résultat, l'immense aciérie de Krivoï-Rog s'est retrouvée entre les mains d'une société ukrainienne et ce, sans aucune vente aux enchères. Le bruit court même que cette compagnie veinarde aurait d'étroits liens de parenté avec une personne très influente dans les plus hauts milieux politiques du pays. On dirait que ce n'est certes qu'une bagatelle, mais elle est cependant fort significative.

    Laissons donc pour le moment l'économie pour revenir à ce que l'on a l'habitude de considérer comme l'état d'esprit anti-russe de Viktor Youchtchenko. Mais où est ce prétendu état d'esprit anti-russe? On peut trier toutes les archives des propos tenus par le leader de l'opposition ukrainienne concernant la Russie sans y trouver cependant aucune attaque verbale contre le pays voisin ni d'autant plus une seule tentative d'encourager dans ce sens les nationalistes ukrainiens. En effet, Viktor Youchtchenko n'envoie pas de baisers à Moscou, mais sa volonté de garder ses distances n'a en fait rien d'hostile en soi, admettez-le. "Il s'avère parfoisqu'un voisin vaut mieux qu'un parent", a-t-il dit un jour.

    Viktor Youchtchenko ne comprend que trop l'importance fondamentale de la Russie, en tant que marché naturel et illimité pour les marchandises ukrainiennes. A son avis, exprimé d'ailleurs une semaine seulement avant les présidentielles, "dans n'importe quelles circonstances, l'Ukraine restera le partenaire stratégique éternel de la Russie". Et voilà qu'à Moscou, on relit déjà encore et encore le passage bien connu dans une intervention électorale de Viktor Youchtchenko où ce dernier promet notamment, en cas de sa venue au pouvoir en Ukraine, de faire tout pour que les Russes soient bien en Ukraine, pour qu'ils puissent regarder des émissions en russe à la télévision ukrainienne, pour que les Russes puissent lire en russe des journaux ukrainiens et pour que leurs enfants puissent étudier leur langue maternelle - le russe- et s'initier à la culture russe.

    Les populations russes de l'Ukraine croient bien à ces paroles de Viktor Youchtchenko. D'autre part, bien des politologues moscovites influents sont, eux aussi, enclins à estimer qu'une fois élu Président, le leader de l'actuelle opposition ukrainienne établirait avec la Russie des relations régulières de partenariat. Qui plus est, estiment-ils, tout indique que Viktor Youchtchenko va sans doute moins irriter la Russie par des hésitations incessantes entre Moscou et Washington, chose cependant typique à ses prédécesseurs. De toute évidence, au sein de l'Eglise orthodoxe russe, des observateurs ont à peu près la même vision de la situation actuelle. Dimanche dernier, par exemple, Viktor Youchtchenko a été reçu par le représentant du Patriarcat de Moscou, le métropolite de Kiev et de Toutes les Ukraines, Vladimir. A l'issue de cet entretien, Sa Sainteté a béni le candidat à la présidence. Une telle grâce coûte beaucoup à la veille du second tour de la présidentielle, admettez-le.

    Il est encore une circonstance qui pourrait, à mon avis, aider lesautorités russes à ne pas céder à la tentation de percevoir en vainqueur du premier tour de la présidentielle en Ukraine un agent d'influence de l'Occident. Regardez-le attentivement. Tout indique que Viktor Youchtchenko et Vladimir Poutine ont pas mal de choses en commun. En effet, tant l'un que l'autre, ils cherchent à affirmer dans leurs pays respectifs le pouvoir de la loi, à réprimer la corruption et à serrer, enfin, la bride aux oligarques ayant empoché d'immenses capitaux aux dépens du peuple en détresse.

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