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    Russie - Turquie - UE : le partenariat est inévitable

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    Par Mikhail Meyer, docteur en histoire, professeur, directeur de l'Institut des pays d'Asie et d'Afrique

    La Russie qui a émis des craintes face au récent élargissement de l'Union européenne, accueille tranquillement la perspective de l'adhésion de la Turquie à cette organisation. En plus, l'adhésion d'Ankara à l'UE serait même avantageuse à Moscou.

    Moscou comprend que l'adhésion de la Turquie à l'UE prendra plusieurs années et que les Européens auront longtemps une attitude prudente envers les Turcs, bien que plusieurs hommes politiques européens soutiennent cette intégration.

    D'ailleurs, l'adhésion de la Turquie à l'UE s'inscrit dans le développement du processus irréversible de mondialisation. Il est insensé de s'y opposer. Qui plus est, Moscou a acquis ces dernières années une expérience de coopération dans les domaines politique et économique avec les pays qui adhèrent à l'Union européenne. Bien que cette expérience n'ait pas été toujours positive, elle permettra à l'avenir d'éviter de nombreuses erreurs, espèrent les hommes politiques russes.

    Ainsi, Evgueni Primakov, président de la Chambre russe de commerce et d'industrie, a fait remarquer, au cours de la réunion constitutive du Conseil d'affaires russo-turc en octobre 2004, que Moscou et Ankara feraient tout leur possible pour contourner d'avance, compte tenu de l'expérience précédente d'élargissement de l'UE, toutes les "embûches" dans les rapports bilatéraux en cas d'adhésion de la Turquie à cette organisation. De plus, a-t-il ajouté, "bien que cela concerne la Turquie et l'Union européenne, si cela a lieu, tous les amis d'Ankara en seront contents".

    Prononçant ces paroles, Evgueni Primakov ne pouvait pas ne pas comprendre qu'en cas d'adhésion de la Turquie à l'UE de nombreux entrepreneurs russes, au nom de qui il parlait, peuvent essuyer des pertes du point de vue économique. Il est toujours plus facile de traiter avec un pays qu'avec un groupe de pays. Ainsi, de même que lespays de l'Union européenne, Ankara se prononcera pour la baisse des prix des ressources énergétiques russes. Néanmoins, le climat général est parfois plus important pour le développement des initiatives des entrepreneurs que les hauts résultats enregistrés dans certains domaines de la coopération. Pour maintenir le climat favorable des rapports russo-turcs, il faut, sinon soutenir, du moins, ne pas exprimer le mécontentement au sujet de l'aspiration de la Turquie à adhérer à l'UE. Quoi qu'il en soit, la coopération entre les hommes d'affaires russes et turcs se développe ces derniers temps d'une façon très dynamique et ne dépend pas de l'appartenance des deux pays à telles ou telles organisations régionales. Au contraire, cela étend parfois les possibilités pour les projets multilatéraux, notamment en dehors de l'espace européen.

    En ce qui concerne la scène politique, la Russie ne redoute pas l'adhésion de la Turquie à l'UE, bien que cela puisse conférer une nouvelle nuance aux rapports entre Moscou et Ankara.

    Ces dernières années, la Turquie n'a pas accueilli négativement la politique appliquée par la Russie, y compris dans le Caucase du Nord. Les autorités turques n'ont jamais critiqué la ligne politique et économique appliquée par Moscou. Malgré des litiges qui existaient dans les relations bilatérales et même des rivalités entre eux dans l'espace postsoviétique - dans le Caucase et en Asie centrale, - leurs rapports ont été, dans l'ensemble, assez bons. Cependant, puisque l'UE critique souvent la politique de la Russie, l'adhésion à cette organisation peut changer la position d'Ankara à l'égard de Moscou, surtout si celle-ci est conforme à ses intérêts géostratégiques. Cette tournure des événements ne peut pas être exclue, mais on ne peut pas non plus affirmer que les rapports entre les deux pays changeront radicalement.

    Il ne faut pas oublier que l'Europe fait partie d'un grand continent: l'Eurasie.

    En perspective, pour garder son importance et son influence, l'Europe doit s'élargir en direction de l'Asie. Par conséquent, aussi bien la Turquie que la Russie, deux puissances euro-asiatiques, doivent faire partie de cette nouvelle Europe. C'est pourquoi l'adhésion de la Turquie à l'UE rattache encore plus la Russie à cette organisation. Bien plus, l'expérience de la Russie en tant que pays euro-asiatique peut être utile à l'intégration turco-européenne, car l'alliage multiséculaire de diverses religions, pour l'essentiel, de l'islam et du christianisme, ainsi que l'alliance de plus de 100 ethnies, ont donné naissance à une culture qui s'appelle aujourd'hui la culture russe. Cette expérience est particulièrement importante aujourd'hui pour l'Europe qui craint perdre son identité non seulement à la suite de l'élargissement de l'Union européenne, mais aussi à cause de l'accroissement de la migration en provenance des pays musulmans. Il convient de mentionner l'apparition, parmi les Tatars musulmans (les Tatars sont un peuple proche des Turcs), de la conception de l'"euro-islamisme": l'alliance des valeurs musulmanes et des idées du libéralisme et de la démocratie dans les conditions actuelles, ce qui peut être favorable tant à l'Europe qu'à la Turquie.

    Certes, par rapport à de nombreux pays musulmans, la version turque de l'islam était plus douce, grâce au fondateur et au premier président de la République turque Kemal Ataturk. Il a séparé la religion de l'Etat et a toujours mis l'accent sur l'organisation laïque de la Turquie où la religion n'était qu'un hommage rendu aux traditions. Il est vrai, des tendances radicales y ont fait leur apparition ces dernières décennies. Plusieurs facteurs y ont joué leur rôle: la situation économique, la politique des Etats-Unis dans la région et le conflit au Proche-Orient, ainsi que la radicalisation de l'islam dans le monde. Si, jadis, aucun représentant des structures turques du pouvoir n'avait jugé nécessaire d'implanter les normes de la charia dans la législation, aujourd'hui, cette question est souvent à l'ordre du jour. Seule la perspective de l'adhésion de la Turquie à l'UE empêche la mise en oeuvre de cette idée, autrement dit, de la large islamisation de la vie sociale turque. Dans ce contexte, le rapprochement entre Ankara et l'Europe est avantageux pour la Russie qui n'est pas intéressée à la radicalisation de l'islam turc et au renforcement de son influence à proximité de ses frontières. C'est une autre sphère possible du dialogue.

    C'est pourquoi, si, à l'avenir, les rapports russo-turcs ne peuvent, peut-être, qualifiés de ceux d'alliés, ils resteront ceux de partenaires, de même que les rapports entre la Russie et l'UE, car des intérêts économiques et politiques trop importants existent dans le triangle UE-Russie-Turquie.

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