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    La crise ukrainienne ou la résurrection des stéréotypes de la guerre froide

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    MOSCOU, 24 novembre. Par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti. Viktor Yanoukovitch a été étiqueté comme candidat pro-russe. Suivant la même logique primitive, Youchtchenko a été rangé dans la catégorie des "occidentalistes". Et si Youchtchenko avait réalisé un score supérieur, il semble évident que l'Union européenne, l'OSCE ou les Etats-Unis n'auraient pas douté un seul instant du caractère démocratique des élections présidentielles qui viennent de se tenir en Ukraine. Les communiqués faisant état d'infractions auraient été écartés d'un revers de la main comme s'il s'était agi de légères entorses bien naturelles, inhérentes à toute élection.

    Mais Viktor Yanoukovitch réalisait un score de 3% supérieur à celui de son adversaire - écart suffisamment convaincant selon les critères ordinairement appliqués. Il n'empêche que l'on a assisté à une avalanche de déclarations fracassantes de la part de l'Europe et des Etats-Unis, frappant d'anathème les élections ukrainiennes.

    Jan Peter Balkenende, premier ministre des Pays-Bas, qui exerce la présidence tournante du Conseil des ministres de l'Union européenne, a déclaré que les résultats du scrutin étaient "sujets à caution", avant même leur annonce officielle. Le département d'Etat des Etats-Unis exige qu'ils ne soient pas publiés tant que l'enquête sur les accusations "d'escroquerie" n'aura pas abouti, c'est-à-dire que les Etats-Unis dictent à la Commission électorale centrale d'un Etat souverain ce qu'elle a à faire. Quant à certaines publications européennes qui s'emportent avec fougue pour la défense de certaines causes, tel le quotidien français Libération, elles pressent la direction de l'Union européenne de "prononcer sans délai les sanctions" qu'elle prendra si Yanoukovitch est officiellement déclaré vainqueur. Tout ceci est présenté comme une aide de l'Occident à l'Ukraine. En réalité, les véritables intérêts de l'Ukraine sont en l'occurrence relégués à l'arrière plan, dans le seul but de faire place nette à la résurrection des stéréotypes de la guerre froide qui semblaient enterrés depuis longtemps par l'histoire. Ces stéréotypes condamnent l'Occident à rechercher dans n'importe quelle situation géopolitique aiguë un motif de conflit entre les forces du Bien et de la lumière d'une part, et la Russie, empire du Mal et des ténèbres, de l'autre.

    "Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'au moins l'Ukraine reste de notre côté...", avait déclaré avant les élections ukrainiennes la commissaire de la Commission européenne chargée des relations extérieures. C'est-à-dire, qu'avant même que le premier bulletin en faveur de Yanoukovitch ou de Youchtchenko ne soit mis dans l'urne, ce membre de la direction de l'Union européenne partait du principe qu'il y avait "notre côté" et qu'il existait l'autre côté, l'ennemi, à savoir la Russie. Par ailleurs, la légitimité des intérêts de la Russie, selon la commissaire européenne, ne pouvait en aucun cas être reconnue dans l'espace de ce voisin et allié historique qu'est l'Ukraine.

    Le président Vladimir Poutine a perçu cette approche comme une "tentative pour agiter dans le contexte de la situation en Ukraine les "épouvantails du passé". Selon le leader russe, "du point de vue des relations internationales contemporaines, cette attitude est absolument contreproductive et erronée".

    En fait, n'importe quel politologue ukrainien impartial pourrait expliquer de façon compréhensible pour tous que le fait que l'Ukraine se soit retrouvée unilatéralement sous la dépendance de l'Union européenne ou, pour parler en termes plus généraux, de l'Occident, aura des conséquences néfastes pour son pays. Au contraire, des rapports équilibrés à la fois avec l'Union européenne et avec la Russie sont vitaux pour la poursuite des réformes et pour le progrès économique en Ukraine. S'efforcer d'imposer l'alternative artificielle "ou bien la Russie, ou bien l'Occident" ne peut que porter préjudice au déroulement normal des processus démocratiques dans ce pays. On cherche en fait à tout prix à obtenir de l'Ukraine moins la démocratisation de la société que l'adoption d'une ligne politique pro-occidentale, ou plus précisément - antirusse.

    Rappelons que ce genre de "bras de fer" dans l'espace postsoviétique n'a pas commencé avec l'Ukraine, et n'a pas non plus été initié par Moscou. L'actuelle "révolution des marronniers", qui se déroule sur la grand-place de Kiev, n'est qu'un avatar de la "révolution des roses" qui a eu lieu, il y exactement une année, en Géorgie. Et que ce soit à Tbilissi ou dans la capitale ukrainienne, la jeunesse radicalisée constitue la principale force motrice des événements. L'organisation ukrainienne de jeunes "Pora" , noyau dur des manifestants de Kiev, copie avec zèle les structures et les méthodes de l'organisation estudiantine géorgienne "Kmara". Par ailleurs, il est de notoriété publique que les activistes de "Pora" et de "Kmara" ont été formés par les théoriciens spécialistes des coups d'Etat anticonstitutionnels du mouvement serbe "Otpor". Ce même mouvement qui, à l'époque, a mis la main au renversement du président Slobodan Milosevic.

    S'appuyant sur cette ressemblance frappante, de nombreux analystes russes arrivent à la conclusion que les actions de protestation de l'opposition ukrainienne étaient préparées et financées de longue date. Effectivement, la création d'une cité de toile en plein centre de Kiev, les blocs électrogènes et les cuisines de campagne fonctionnant 24h/24 pour assurer la logistique de l'organisation du meeting à durée illimitée, le déversement interrompu dans la capitale ukrainienne du flot des nouveaux manifestants venus en renfort des régions occidentales du pays par avion, par autocar, par train - tout ceci incite à se poser la même question, à savoir "qui paye?".

    "Depuis le début, l'opposition était disposée à n'accepter qu'une chose - sa victoire. La décision de sortir du cadre de la légalité et même de faire une tentative de coup d'Etat, a été prise par l'équipe de Youchtchenko bien avant la tenue des élections, pense Viatcheslav Igrounov, directeur de l'Institut de recherches humanitaires et politiques de Moscou.

    Ce que viennent confirmer les événements de la Rada Suprême d'Ukraine où, mardi, on a pu assister au spectacle de la "prestation de serment présidentiel sur la Bible" de Viktor Youchtchenko. Le vainqueur autoproclamé n'a pas répondu à la question des reporters sur la légitimité de son acte, et d'ailleurs tout discours était inutile: seuls 191 députés s'étaient inscrits pour participer aux travaux du parlement, alors que le quorum requis pour l'adoption d'une motion ou d'une décision est de 226 voix. Les députés des fractions qui soutenaient la candidature de Yanoukovitch ne participaient pas à cette séance de la Rada.

    L'opposition n'a pas conscience, semble-t-il, du fait qu'en essayant de transférer la crise politique dans la rue, elle se prive elle-même du droit de se qualifier de "démocratique". En exigeant la reconnaissance de sa victoire, l'équipe Youchtchenko oublie l'autre moitié du peuple ukrainien qui a soutenu son adversaire. Pourquoi Youchtchenko est-il disposé à s'appuyer sur des gens qui sont prêts à faire fi de la Constitution et à recourir à la violence? Pour une seule raison: il sent que dans le cadre de la loi il a trop peu de chance de parvenir à ses fins.

    A cela, il faut ajouter que les appréciations emportées et hâtives formulées par les structures européennes à propos des élections ukrainiennes ne peuvent que déstabiliser la situation, en alimentant les états d'esprit extrémistes dans le camp de Youchtchenko.

    Et maintenant? Aujourd'hui, beaucoup dépendra du président sortant Léonid Koutchma. Lui même et le président Vladimir Poutine souscrivent au passage de la déclaration des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne contenant un appel à toutes les parties impliquées dans la crise politique en Ukraine à s'abstenir de recourir à la violence. Si Youchtchenko se considère comme un démocrate, il a le choix entre deux solutions. Soit trouver le courage et la volonté de reconnaître sa défaite. Soit demander - en toute légitimité - à la Cour suprême de se prononcer sur la fiabilité des résultats des élections. Il serait bon que ces mêmes institutions européennes qui ont commenté avec tant de véhémence la crise politique en Ukraine contribuent à un tel dénouement de la crise. A défaut de quoi, la situation pourrait définitivement échapper à tout contrôle et dégénérer en conflit violent. Les tentatives faites par l'opposition pour écrire l'histoire de l'Ukraine dans la rue constituent un jeu dangereux qui pourrait avoir de tristes conséquences, y compris à l'échelle de l'Europe tout entière. Les priorités immédiates importantes ne doivent pas occulter les aspects généraux. Les efforts entrepris pour transformer l'Ukraine et les autres Etats postsoviétiques en un poste avancé en vue d'un affrontement entre l'Occident et la Russie a des relents d'époque de l'affrontement entre les blocs, ce dont personne n'a besoin, et qui pourrait rejeter le monde des années en arrière.

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